Le Groupe Tchétchénie
Décembre 2006
Le Courrier Tchétchène

Sommaire

L’événement

 L’étrange décès d’Alexander Litvinenko

Dans le contexte du récent assassinat d’Anna Politkovskaïa, l’histoire fait penser à un roman d’espionnage ou à un retour aux moments les plus noirs de la guerre froide. Alexander Litvinenko, un ancien membre du service secret russe de 43 ans, est décédé le jeudi 23 novembre au soir. Il aurait été empoisonné début novembre par du polonium 210, un agent radioactif. Le polonium 210 est produit en toute petite quantité, 100 grammes par an semblerait-il selon le Monde, et doit être ingéré, inhalé ou introduit dans une blessure pour affecter sa victime. Il serait 100 000 millions de fois plus toxique que le cyanure. Selon le docteur Derek Hill, professeur en sciences radiologiques au King’s College, « le polonium 210 est si dangereux à manipuler que le poison a certainement été créé dans un établissement très spécialisé. Ce n’est pas le genre de chose que l’on peut faire dans son garage ». « C'est un travail de professionnel. La dose de polonium a été parfaitement étudiée pour une lente agonie. Trop peu et la cible survit ; trop et elle meurt sur le coup », assure l'experte Sally Lievesley citée par Le Monde.

L’affaire est prise au sérieux par les services anglais. Litvinenko avait reçu l’asile en Grande Bretagne en 2001, avant de recevoir la nationalité britannique il y a quelques semaines. La branche anti-terroriste de Scotland Yard, qui enquête actuellement sur cette « mort suspecte », semble avoir contacté l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pour savoir d’où pourrait provenir le polonium utilisé. Les policiers tentent également de refaire l’agenda de Litvinenko. Le 1 er novembre, il a rencontré deux hommes d’affaire russes, Alexandrei Lugovoi, un ancien membre du FSB aujourd’hui en charge d’une firme de sécurité à Moscou, et un deuxième homme, dénommé Vladimir, à 10 heures à l’hôtel Millenium Mayfair sur la place Grosvenor. Il s’est avéré le 25 novembre que ‘Vladimir ‘ était en réalité Dmitri Kovtun, un partenaire de Lugovoi, qui a déclaré de Moscou qu’il était présent, mais qu’il n’était pour rien dans l’empoisonnement de l’ancien agent. Selon The Independent du 25 novembre, un troisième homme, Viatchelsav Sokolenko, aurait également été présent. Lugovoi a affirmé que Litvinenko n’avait alors rien bu, alors que le contraire avait été affirmé auparavant.

À trois heures, Litvinenko a ensuite dîné un ami italien, Marco Scaramella, dans le restaurant japonais Itsu à Londres. Scaramella est un professeur italien de Naples, expert de la commission Mitrokhin, une commission parlementaire italienne chargée de faire la lumière sur les agents italiens recrutés par le KGB. Dans le contexte de cette enquête parlementaire, Scaramella a souvent coopéré avec Litvinenko. Lors de leur rencontre, Scaramella lui avait remis une lettre contenant les noms des tueurs de la journaliste russe Anna Politkovskaïa.

Litvinenko aurait commencé à avoir des vomissements quelques heures après ses deux rendez-vous. Le 3 novembre, il était transporté à l’hôpital Barnet dans le nord de Londres. Un rapport médical a d’abord dévoilé qu’il aurait été empoisonné par du thallium, employé dans la mort-aux-rats. Lors de son ingestion, des maux d’estomac apparaissent ainsi qu’un endommagement du système nerveux et une perte de cheveux. L’University College Hospital (UCL), où Litvinenko a été transféré le 17 novembre, a ensuite réfuté l’empoisonnement au thallium, déclarant sa perplexité sur l’origine du mal. Litvinenko avait alors perdu ses cheveux, son foie et sa moelle épinière refusent de fonctionner tandis qu’il ne pouvait plus s’alimenter. Finalement, le lendemain de sa mort, une analyse d’urine confirma la présence de polonium 210. Litvinenko avait encore répondu à plusieurs entretiens la semaine du 20 novembre. Début de la semaine, l’hôpital le déplaçait en soins intensifs, déclarant que son état était « sérieux mais stable », avant qu’il ne subisse une sérieuse dégradation à partir de mardi 21 novembre. Litvinenko est mort d’une crise cardiaque jeudi soir. Après avoir pris les mesures nécessaires pour faire face à la radiation, une autopsie a été effectuée le vendredi 1 er décembre.

Originaire de Nalchik, Alexander Litvinenko est une figure controversée, ayant fait de multiples accusations contre les services secrets russes (FSB) dont il fut un membre. Employé comme lieutenant-colonel au sein service de surveillance et d’action contre la criminalité organisée du FSB (OuRPO), Litvinenko s’était retourné contre son employeur en 1998, l’accusant durant une conférence de presse de lui avoir demandé de tuer un oligarque russe, Boris Berezovski, aujourd’hui réfugié également en Grande-Bretagne. Emprisonné 9 mois en Russie entre 1999 et 2000, il s’était ensuite enfui en Grande-Bretagne. Dans son livre « Blowing Up Russia : The Terror from Within » co-écrit avec Yuri Felshtinksy, Litvinenko avait ensuite défendu la thèse selon laquelle l’explosion des trois bâtiments à Moscou, Volgodonsk et Bouinaksk en 1999 avait été l’œuvre des services du FSB, et non des Tchétchènes comme cela avait été rapidement déclaré. Plus de trois cents personnes y avaient perdu la vie, tandis que l’accusation avait été un des déclencheurs de la seconde guerre en Tchétchénie. En 2003, il avait accusé des personnes de vouloir attenter à la vie du président russe Vladimir Poutine. Les services anglais avaient arrêté deux Russes, avant de les relâcher. Litvinenko avait également accusé le FSB d’avoir organisé la prise d’otage de l’école n°1 de Beslan en septembre 2004. Le même mois, une bombe avait été lancée contre sa maison.

Les derniers temps, Litvinenko enquêtait sur l’assassinat d’Anna Politkovskaïa. Selon lui, la liquidation de la journaliste a directement été exigée par Vladimir Poutine. « Après que son livre « Putin’s Russia » aie été publié, elle a reçu un certain nombre de menaces, directement du Kremlin. Elle m’a demandé : « Peuvent-ils me tuer ? » Je lui ai répondu franchement, « Oui, ils le peuvent » et je lui ai suggéré de quitter le pays, au moins pour un moment. Poutine l’a menacée au travers d’une de ses amies. On lui a dit que la menace venait directement de Poutine… Je suis totalement sûr qu’il n’y a qu’une personne en Russie qui puisse tuer Anna Politkovskaïa avec sa prestance, sa réputation. C’est Poutine ».

Litvinenko fut empoisonné à l’occasion du sixième anniversaire de son arrivée en Grande-Bretagne. Qui voulait la mort de l’ancien agent ? Les trois personnes rencontrées le 1 er novembre ont coopéré avec Scotland Yard et semblent mises hors de cause. Dans un texte posthume lu à la presse le lendemain de sa mort par Alex Goldfarb, Litvinenko accuse V. Poutine d’avoir tenté de le tuer. « Vous pouvez réussir à faire taire un homme (...) mais les protestations de partout dans le monde se répercuteront, M. Poutine, sur le reste de votre vie », Litvinenko a-t-il écrit avant de mourir. « Vous avez montré que vous n'aviez pas de respect pour la vie, la liberté ou les valeurs de la civilisation ».

Il avait déjà déclaré au Sunday Times qu’il savait que les services de sécurité russes le suivaient .  « Je sais que je suis un cas actif. Je connais l’officier dans [l’ambassade] russe qui est chargé de me suivre ». Litvinenko aurait fourni son nom : Viktor Kirov. Selon le Sunday Times, un certain Anatoly V. Kirov aurait travaillé pour l’ambassade russe en Grande-Bretagne jusqu’en octobre 2005, mais aurait depuis lors quitté le territoire. L’ancien agent était cependant sûr qu’il continuait à le suivre, sans pour autant l’accuser directement de son empoisonnement.

Selon Scaramella, Litvinenko a été tué pour tout ce qu’il savait. « Tout peut être trouvé dans les documents de la commission Mitrokhin » , présidée par le journaliste Paolo Guzzanti. Lors de leur rencontre le 1er novembre, Scaramella lui a rendu un document de 4 pages, qui s’est avéré être des emails indiquant que le FSB était prêt à utiliser la force contre les critiques de V. Poutine. « Tous les officers du SVR sont sûrs que PG (journaliste Paolo Guzzanti) et MS (Scaramella) collaborent encore étroitement avec ‘l'ennemi N.1 de la Russie’ – Boris Berezovski et son +compagnon d'armes+ - le premier d'entre tous A. Litvinenko ». « Les officiers du renseignement russe mentionnés ci-dessus parlent de plus en plus de la nécessité d'utiliser à nouveau la force contre PG et MS, au regard de leurs ’incessantes activités anti-russes’, ainsi que contre Berezovski et Litvinenko ». Un groupe dénommé « Dignité et Honneur », formé d’anciens agents du KGB, serait utilisé pour ces opérations. Le nom d’un agent du KGB à la retraite, chargé de planifier l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, aurait également été cité dans le document. Il est ajouté qu’ « Il est improbable qu'il agisse lui-même », mais qu’il est cependant un « organisateur reconnu » et un « coordinateur parfait » pour de telles opérations. Le 20 novembre, Mikhail Trepashkin, un ancien membre du FSB aujourd’hui emprisonné en Russie, a déclaré avoir déjà prévenu Litvinenko en 2002 de la création d’un groupe chargé de le tuer.

Par le passé, le KGB a plusieurs fois fait appel aux poisons pour éliminer ses opposants. Avec la dissolution de l’URSS, le KGB donna naissance à deux institutions : le FSB pour la sécurité intérieure, et le SVR pour l’espionnage à l’étranger. Selon Oleg Kalugin, un ancien chef du contre-espionnage du KGB, le FSB aurait établi une nouvelle division chargée des opérations à l’étranger il y a deux ans. Elle aurait repris le service du laboratoire destiné à empoisonner les ennemis et espions sous le NKVD puis son successeur, le KGB. Pour Litvinenko, cela ne fait pas de doute : « Il y a une unité spéciale au sein du FSB chargée de l’empoisonnement et de développer des poisons », avait-il répondu à un entretien au Sunday Times. « Je sais qu’ils utilisent des poisons en Tchétchénie. Les services accentuent en particulier cela ».

De fait, en 2002, le chef de guerre Khattab meurt empoisonné en Tchétchénie à la suite de la réception d’une missive. Ce n’est pas la seule occurrence, comme le rappelle le Monde du 26 novembre. Le 3 juillet 2003, Iouri Chtchekotchikhine, un journaliste de Novaïa Gazeta, membre de la commission d’enquête chargée d’élucider les explosions de 1999 et participant des négociations du Liechtenstein entre Tchétchènes et Russes, meurt à la clinique centrale du Kremlin. Le 16 juin, il s’était plaint de fortes douleurs. Il est hospitalisé le 21 juin, avec des symptômes similaires à ceux de Litvinenko. Sa famille n’aura jamais accès au dossier médical. Des toxicologues anglais, à qui sont transmis des prélèvements, déclareront que l’« attaque immunitaire d’ampleur » subie par Chtchekotchikhine pourrait être due à un empoisonnement. De plus, depuis juillet 2006, une loi permet au Président russe d’utiliser les forces armées et les services secrets pour combattre le terrorisme et l’extrémisme : une voie ouverte aux exécutions extra-judiciaires.

À côté de l’implication du FSB, plusieurs pistes ont été émises : des alliés de Litvinenko afin de discréditer le Kremlin, une dissidence du FSB afin de discréditer Poutine lui-même, un auto-empoisonnement , ou un ennemi de ses années de service dans le FSB ou en-dehors. Ainsi pour Valeri Khomiakov, du Conseil sur la stratégie nationale basé à Moscou, de nombreuses personnes au sein du FSB pourraient lui en vouloir : « de nombreuses personnes ont souffert quand Mr Litvinenko a déclaré publiquement le complot présumé à l’encontre de Mr Berezovski ».

Le Kremlin a démenti toute implication de la Russie dans cette affaire. Lors du sommet Union européenne-Russie, qui s’est déroulé le 25 novembre, V. Poutine a rejeté « toute spéculation de tout genre ». Un conseiller de V. Poutine a rajouté une piste: « si vous vous posez la question de savoir qui a le plus à gagner de tout ceci, la réponse ne peut être que [Boris] Berezovksi, un homme dont le but est, comme il le reconnaît lui-même, de discréditer Poutine et le Kremlin ». Plusieurs journaux russes favorables au pouvoir en place, dont Komsomolskaïa Pravda, défendent la même idée, soulignant l’intérêt d’endommager les relations entre l’Occident et la Russie. Boris Berezovski, l’oligarque dont l’extradition est constamment demandée par la Russie, soutenait financièrement Litvinenko. La Russie a accepté la demande formelle de collaboration de la Grande-Bretagne.

Au-delà de l’enquête, l’empoisonnement représente également une affaire de santé publique. « Nous prenons l’affaire extrêmement au sérieux », a déclaré le directeur de l’agence des radiations et des risques chimiques et environnementaux, Roger Cox. « Cela implique beaucoup de radiation ». Le risque semble cependant minime, car pour être nocif, le polonium doit être ingéré, inhalé ou doit toucher une plaie ouverte. Des traces de polonium 210, dont la demi-vie est assez courte (138 jours), ont été retrouvées dans la maison de Litvinenko, dans le bureau de Boris Berezovski et dans dix autres lieux. L’agence pour la protection de la santé a cependant appelé toute personne ayant été dans les lieux de contacter les services britanniques de santé, tandis que les lieux ont été décontaminés. Mario Scaramella et la femme de Litvinenko ont été légèrement touchés par la radiation. Trois avions ont également été écartés après qu’on y ait retrouvé un très faible niveau de radiation dans deux d’entre eux. British Airways a ouvert une ligne téléphonique pour les 36000 personnes ayant embarqué dans ces avions.

La peur s’est étendue à la suite de la nouvelle de la soudaine maladie d’Igor Gaidar. Le lendemain de la mort de Litvinenko, l’ancien Premier Ministre est tombé malade en Irlande, où il présentait son livre. Après avoir passé la nuit à l’hôpital James Connolly Memorial Hospital, il est retourné à Moscou où il se fait actuellement soigner. Les médecins ont écarté la piste de l’empoisonnement naturel. La police irlandaise a lancé une enquête.

AFP , Ex Russian spy and Putin opponent fights for life after poisoning: reports, 18 novembre ; Daily Mail , KGB 'try to poison man' in sushi bar, 18 novembre ; Le Monde , Un ex-espion russe, opposant de Poutine, empoisonné à Londres, 19 novembre ; AP , La police britannique enquête sur l'empoisonnement présumé d'un ancien espion russe à Londres, 19 novembre ; The Independent , Russian defector poisoned in London 'on orders of Moscow', 19 novembre ; Times , Poisoned : spy who quit Russia for Britain, 19 novembre, Telegraph , Putin tried to kill my friend, claims Russian billionaire, 19 novembre ; AFP , Italian contact says Kremlin ordered Russian ex-spy's death, 25 octobre ; The Sunday Telegraph , 'The FSB are very good at what they do. We might never prove it', 25 novembre ; Le Monde , l’ex-espion accuse Mr Poutine dans un message posthume, 25 novembre; The Observer , Voices from the grave tell a tale of freedom betrayed, 26 novembre; The Observer , Nuclear poison: the deadly trade, 26 novembre ; AP , Putin faces barrage in death of ex-spy, 26 novembre; The Los Angeles Times , Is Russia back to its old poisonous tricks?, 26 novembre ; The Sunday Times , Dying spy accused Kremlin agent, 26 novembre; The Independent , Nuclear fallout: Alexander Litvinenko died in agony. Who killed him, and why?, 26 novembre ; Le Monde , les poisons du Kremlin, 26 novembre ; RFE-RL , Newsline, Part I, vol 10, n°220, 30 novembre ; RIA Novosti , Ireland investigates Russian ex-prime minister poisoning, 1 décembre ; Guardian , Letters 'revealed secret hit squad', 1 décembre ; Times , 'No doubt' that former leader was poisoned, 2 décembre.





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