| Novembre 2006 |
L’événement
Une grande dame est partie
Article rédigé par Marc Neel
Ce 7 octobre, le monde du journalisme a perdu une des leurs. Anna Politkovskaïa, journaliste indépendante et critique à l’égard de la politique de V. Poutine, a été assassinée en bas de chez elle. Journaliste pour le bi-hebdomdaire Novaya Gazeta, elle « témoignait de ce qu’elle voyait » en Russie et en Tchétchénie. Son meurtre est le résultat de son travail journalistique. Depuis qu’elle travaillait pour Novaya Gazeta, elle a publié 511 articles sur les crimes et délits commis en Russie et en Tchétchénie. Ses écrits touchaient les intérêts de personnes influentes et dangereuses. Vitali Yorishevski, directeur adjoint du journal, précise également qu’elle ne se bornait pas à écrire sur ces cas de façon générale mais donnait des noms, des lieux et des chiffres. De nombreuses menaces lui ont été adressées pour ce travail.
Le travail d’Anna Politkovskaïa ne se limitait pas au domaine du journalisme. Comme le directeur adjoint du journal Novaya Gazeta le souligne, « elle était une militante dans le domaine des droits de l’Homme, reconnue par les associations de défense des droits de l’Homme. Elle occupait beaucoup de son temps à cela. Parfois, cette activité prenait tout son temps de travail. Des mères dont les fils sont morts à la guerre ou dans l’armée venaient la voir dans son bureau. Aussi des pères qui ont perdu leur famille, des réfugiés totalement démunis. Ils venaient voir Anna comme si elle était un sauveur. Ils la voyaient comme leur dernier espoir. Et elle les aidait ». Elle préparait également, avec Stanislav Dmitriyevsky, directeur de la Société Amitié Russo-Tchétchène, une base juridique nécessaire pour la constitution d’un tribunal pouvant juger les faits de tortures, d’enlèvements et d’assassinats de civils par les forces russes et tchétchènes pro-russes. Une semaine après sa mort, le tribunal de Nijny Novgorod ordonnait la fermeture de l’organisation. (cf. Russie)
Le principal thème de ses enquêtes était la guerre en Tchétchénie. Une des rares journalistes ayant osé braver le huis clos imposé, elle a révélé ainsi les atrocités dénoncées en tant que crimes contre l’humanité par l’organisation de droits de l’homme Human Rights Watch. Son implication dans cette guerre l’a conduite à participer aux négociations lors de la prise d’otages du théâtre de la Doubrovka en octobre 2002 à Moscou. Elle acceptera de nouveau de s’impliquer comme médiatrice d’éventuelles négociations lors de la prise d’otages de l’école de Beslan en septembre 2004. Elle n’y arrivera pas: elle fut empoisonnée dans l’avion qui l’amenait à Rostov-sur-le-Don. Il n’y aura pas d’enquête, les analyses de sang seront détruites.
L’assassinat de la journaliste a soulevé diverses réactions en Russie. Les réactions pouvaient se faire diplomatiques, comme celle de Sergei Babourine, du parti Rodina (Patrie): “Je n’étais pas toujours d’accord avec elle sur son point de vue, mais elle exprimait son opinion et le faisait de manière professionnelle”. Ou elles pouvaient prendre la forme de déclarations fermes, mais plus minoritaires, telle que celle du parti libéral Iabloko, par la voix de Sergueï Ivanenko, qui s’est dit « outré par le meurtre flagrant, en pleine journée, d’une journaliste talentueuse et de principes, et nous demandons que la lutte contre le crime soit rehaussée d’un cran dans le pays, plutôt que de la limiter à des regains d’activités basées sur des considérations à court terme qui servent uniquement de vitrines. » Pour Mikhaïl Gorbatchev, aujourd’hui actionnaire du journal Novaïa Gazeta, “c’est un coup dur pour toute la presse démocratique, indépendante”. “C’est un crime grave contre le pays, contre chacun d’entre nous”. Dès l’annonce de la mort de la journaliste, il annonçait que le journal trouverait de l’argent pour effectuer une enquête indépendante. Aujourd’hui, 929 700 $ ont été promis pour toute information concernant l’assassinat. Evidemment, sa mort n’a pas éliminé toutes les rancoeurs à son égard. Pour Vladimir Jirinovski, du parti libéral démocrate, son meurtre est certainement une revanche face à ses écrits, des écrits dérangeants et de temps en temps« malveillants » alors qu’« elle prenait parfois une position anti-étatique, anti-russe ».
Du côté des indépendantistes tchétchènes, la perte d’une journaliste qui couvrait inlassablement le conflit de manière indépendante, sans indulgence pour aucune des parties, est cuisante. “Motivée par la compassion et un devoir professionnel, Anna ne se soumettait pas à la peur, ni ne cédait à l’hystérie officielle anti-tchétchène » , annonçait Akhmed Zakaev, Ministre du gouvernement indépendantiste. Mais ce sont surtout les organisations non gouvernementales russes, soutenues par de nombreuses organisations internationales, qui se sont massivement indignées de la disparition de la journaliste. « Elle faisait des choses si risquées depuis si longtemps qu’elle semblait avoir transcendé le danger », expliquait Tatiana Lokchina, présidente du centre russe Démos. “Je suis honteuse de le dire, mais nous pensons tous qu’elle était presque un monument, qu’elle était une icône ». « Pour la Fédération internationale des journalistes, il est clair que lorsqu’un journaliste d’une telle réputation est tué de cette manière, cela illustre l’état d’anarchie qui menace de submerger tout le journalisme russe”, selon le porte-parole de la Fédération, Aidan White. Comme le citait qui à Freedom House ?, “la situation est parfaitement décrite dans les mots de George Orwell: ‘En ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire’” De nombreuses organisations, dont Amnesty, International Helsinki Federation ou la Fédération internationale des droits de l’homme, Reporters Sans Frontières, se sont jointes à la demande d’une enquête indépendante.
Au niveau international, la condamnation est univoque, même si elle est tardive, concernant l’état général des libertés en Russie. Le Ministre français des affaires étrangères Philippe Douste-Blazy a déclaré avoir appris le meurtre « avec une vive émotion » et « une profonde tristesse ». Anna Politkovskaïa « était une journaliste d'investigation infatigable », qui travaillait « sous la pression constante de menaces de mort », a mentionné le porte-parole du département d'Etat américain, Sean McCormack. Se déclarant « choqué », il a demandé à Moscou de « mener une enquête immédiate et exhaustive afin de retrouver, poursuivre et juger tous les responsables de ce meurtre haineux ». La position américaine fut répétée par Condoleeza Rice durant sa visite en Russie le 21 octobre dernier, lors de laquelle elle rencontra le fils de la journaliste. « Le destin des journalistes en Russie est évidemment une inquiétude majeure ». « Vous n’êtes pas seuls dans la bataille », assura-t-elle aux membres de Novaïa Gazeta. Pour Terry Davis, le Secrétaire général du Conseil de l’Europe, de plus en plus taiseux sur l’état de la démocratie en Russie, « nous avons perdu une voix forte telles qu’elles sont nécessaires dans une véritable démocratie ». Le Commissaire européen aux droits de l’homme Thomas Hammarberg y rajoutait que « ce meurtre est le signal d'une crise majeure concernant la liberté d'expression et la sécurité des journalistes en Russie ». La présidence finlandaise de l’Union européenne (UE) a pour sa part demandé une enquête approfondie de ce « crime haineux ». Mais la rencontre entre l’UE et le président Poutine à Lahti, le 20 octobre, n’a cependant pas mené à une mise au point entre les partenaires. « Il n’est pas question de lier des actions morales à des actions économiques, ce sont deux domaines différents », rappelait le président français Jacques Chirac.
L’enquête sur son assassinat menée par les autorités russes semble se diriger vers des policiers de Khanty-Mansiisk. Parmi ces policiers, on retrouve Sergueï Lapine, déjà connu pour ses menaces à l’encontre d’Anna Politkovskaïa, et qui l’avait obligée à fuir en Autriche. Toutefois, quel que soit le résultat de cette enquête, il ne sera probablement pas suffisant et digne de foi. Elle ne fut pas la première personnalité critique assassinée. En 2002, le député de la Douma d’Etat Sergueï Iouchenkov, qui tentait de mettre en place une commission d’enquête destinée à faire la lumière sur les explosions d’immeubles de l’automne 1999, fut assassiné. Aucune enquête sérieuse ne fut menée. En 2003, Iouri Tchekotchikhine, journaliste dans le même journal qu’Anna Politkovskaïa, mourut d’un mystérieux empoisonnement. Là non plus, il n’y pas eu d’enquête indépendante malgré les engagements pris par le Kremlin. Ces personnalités sont parmi les plus emblématiques. Mais il y a eu d’autres assassinats de journalistes,. sans oublier les pressions, menaces et emprisonnements.
L’enquête menée aujourd’hui n’est que le résultat d’une pression de la part de la communauté internationale, mais non la conséquence normale, logique qu’un meurtre doit induire. Il a fallu attendre 48 heures pour que V. Poutine réagisse et condamne ce meurtre tout en en profitant pour minimiser son travail : « Je pense que les journalistes devraient prendre conscience que son influence sur la vie politique était très insignifiante ». Il rajoutait : « Ce meurtre inflige plus de maux et de dommages aux gouvernements de Russie et de Tchétchénie que ses propres publications ».
Seule une enquête indépendante pourra faire toute la lumière sur cet assassinat. Ce meurtre n’est pas juste le fait de quelques hommes, mais le résultat d’un contexte politique et idéologique. En effet, le climat russe est aujourd’hui dessiné par un patriotisme xénophobe qui refuse toute critique des actes commis par le pouvoir. Climat nourri et utilisé par V. Poutine, ses médias et groupes amis tels que les « Nachi » (Les Nôtres, groupe nationaliste russe)». Climat où la violence est devenue une constante dans les réactions des « patriotes ».
Dans l’anthologie « Un autre ciel » cité par The Observer du 8 octobre et qui sera publiée en 2007 par le PEN anglais, Politkovskaïa présageait de son avenir: « Il y a quelques temps, Vladislav Sourkov, le chef adjoint de l’administration présidentielle, expliquait qu’il y avait des personnes qui étaient des ennemis auxquels il était possible de parler raisonnablement, et d’autres qui étaient d’incorrigibles ennemis pour lesquels c’était impossible et qu’il fallait simplement « nettoyer » de l’arène politique. Ils tentent de me nettoyer moi et ceux qui me ressemblent ».
L’assassinat de la journaliste est loin d’illustrer la fin des représailles vis-à-vis des journalistes et ONG indépendants en Russie. Quelques jours après le meurtre d’Anna Politkovskaïa, le rédacteur en chef du Journal « La Société Tchétchène », Timour Aliev, a été dépeint comme collaborateur des terroristes et de Bassaiev dans une émission de NTV ajoutée au dernier moment dans le programme, tandis que le lien entre les activités de deux organisations humanitaires, Save the Generation et People in Need, et les terroristes, était également effectué par les présentateurs. Cette chaîne d’Etat en exposant ces personnes, propose directement ou indirectement de nouvelles cibles potentielles.
C’est dans un contexte fait d’actes racistes traités comme simple faits de hooliganisme, d’une gestion de conflits diplomatiques qui désigne des Géorgiens comme des dangers pour l’intégrité du pays ou comme des terroristes potentiels, des opposants désignés comme des ennemis d’une Russie hantée par des groupuscules nationalistes et racistes qu’Anna Politkovskaïa a été assassinée. Seule une enquête internationale et indépendante pourra mettre en lumière ce qui a permis son meurtre. Et uniquement de cette façon la Russie pourra commencer à trouver les outils nécessaires pour guérir d’un mal qu’Anna Politkovskaïa ne cessait de décrire et de condamner.
Campagne d’Amnesty disponible sur leur site : Amesty Possibilité de signer un registre de condoléances sur le site http://politkovskaya.fastbb.ru/.
Interfax , Russian politicians link killing of prominent journalist with her work, 7 octobre ;
AP, Russian Who Reported on Chechnya Killed, 7 octobre;
Freedom House, Freedom House Saddened and Angered by Today’s Killing of Russian Journalist Anna Politkovskaya, 7 octobre;
Le Monde, Les Européens demandent à la Russie de trouver rapidement les responsables de la mort d'Anna Politkovskaïa , 7 octobre ;
RFE-RL, Russian Journalist Politkovskaya Found Dead, 7 octobre;
AFPL'assassinat d'Anna Politkovskaïa « ne doit pas rester impuni » (Douste-Blazy), 8 octobre ;
Le Figaro, La communauté internationale indignée après le meurtre d’Anna Politkovskaïa, 8 octobre;
New York Times, Journalist Critical of Chechen War Is Shot Dead, 8 octobre;
The Observer, Assassin's bullet kills fiery critic of Putin, 8 octobre;
Chechenpress, Statement by the Minister of Foreign Affairs of the ChRI, A. Zakayev, 8 octobre ; The Observatory for the Protection of Human Rights Defenders (FIDH & OMCT), 14 octobre;
Reuters , Rice prods Russia on Georgia, NGOs, press freedom , 21 octobre;
Chicago Tribune , Attacks on Russian journalists often unexamined, unsolved, 24 octobre;
AP, Russian journalist’s killing investigation, Moscow, 25 octobre;
Jamestown Foundation , Chechnya Weekly , Volume VII, Issue 41, 26 octobre;
AP, Radical Russian party alleges Politkovskaya Killing to her work toward tribunal on Chechnya, 31 Octobre 2006;
Le Soir, Je n’ai jamais cherché à être une paria, Anna Politkovskaïa, 3 novembre 2006 ; RSF Interview with Novaya Gazeta deputy editor Vitali Yaroshevski on Anna Politkovskaya, http://www.rsf.org/article.php3?id_article=19517