| Août 2006 |
Evénement
La mort de l’ennemi numéro un
A peine la guérilla se remettait-elle du décès de son leader Abdul-Khalim Sadullayev que la nouvelle tombait : Chamil Bassaiev avait été tué. Selon Nikolai Patrushev, directeur du FSB, Bassaiev a été tué durant la nuit du 9 au 10 juillet, lors d’une opération spéciale en Ingouchie où il semblait se cacher, comme l’avait annoncé le chef de la police d’Ourous-Martan le 29 juin dernier. (cf. CT Juillet 2006) Trois autres combattants auraient été tués à ses côtés : Ali Taziev, dit Magas, un ancien officier du Ministère de l’intérieur ingouche, Isa Kushtov et Tarkhan Ganizhevy, du groupe de Dokou Oumarov. L’opération aurait été rendue possible grâce aux services de renseignements à l’étranger. « Il méritait ces représailles pour avoir tué nos enfants à Beslan, Budennovsk et pour tous les actes terroristes que ses bandits ont perpétré à Moscou et dans les autres régions de Russie, incluant l’Ingouchie et la République tchétchène », a déclaré Patrushev. Plusieurs autres versions ont été ensuite émises par les média russes. Parmi celles-ci, celle de Kommersant, selon laquelle Bassaiev aurait été tué par une bombe montée par un autre groupe combattant. Vu les pièces employées, Rappani Khalilov, tête de la rébellion daghestanaise, aurait été l’auteur de la bombe. La plupart des versions ont été réfutées par la guérilla. Selon Kavkaz-Center, le camion KamAZ bourré d’explosifs aurait explosé accidentellement après être passé sur un nid-de-poule près du village de Ekazhevo, à l’est de Nazran. L’explosion aurait touché les deux voitures qui l’accompagnaient, dont celle où se trouvait Chamil Bassaiev. Cette version de l’accident est soutenue par les premières déclarations de presse du FSB ingouche. Cependant, pour Novaya Gazeta, trop de questions restent sans réponses : le manque de photos, que faisait-il dans un village réputé pour la présence de policiers ? Et de plus, pourquoi le médecin légiste n’a t-il pas attesté qu’il s’agit bien du chef de guerre tchétchène ?
Chamil Bassaiev, 41 ans, fut avant tout doué pour le combat mais peu pour la vie civile. Déjà en novembre 1991, il détourne un avion de Mineralnye Vody vers Ankara pour soutenir la cause indépendantiste tchétchène. Il a fait ses armes dans les poudrières du Sud-Caucase, au Nagorno-Karabakh et en Abkhazie, combattant aux côtés des sécessionnistes azéris et abkhazes. Mais c’est avec la prise d’otage d’un hôpital à Budennovsk, en juin 1995, que Bassaiev devient un héros aux yeux de ses compatriotes. Ceci est suivi du massacre de 11 membres de sa famille dans son fief de Vedeno. Ce fait d’arme lui permet de négocier le retrait de ses hommes, la mise en place d’un cessez-le-feu en Tchétchénie et le début des négociations avec le Premier ministre Tchernomyrdine. Les négociations mènent à l’accord militaire du 30 juillet 1995, qui est rapidement violé. Sous le commandement d’Aslan Maskhadov, Bassaiev participe également à la reprise des villes principales de Tchétchénie en août 1996, ce qui crée les conditions pour les négociations de Khassaviourt. L’accord sonne la fin de la guerre et le début de l’indépendance de facto de la République.
Durant l’entre-deux-guerres (1996-1999), Bassaiev se fait difficilement à la vie de politicien. Il est candidat malheureux aux élections présidentielles du 27 janvier 1997, battu par le diplomate et modéré Alsan Maskhadov. Représentant de nombreux vétérans, il est cependant inclus dans le gouvernement de Maskhadov, soucieux de coopter une majorité de personnalités. Son incursion au Daghestan en août 1999, afin de créer un imamat incluant les deux Républiques voisines, est dûment critiquée par Maskhadov. Elle représente cependant un des déclencheurs de la seconde guerre de Tchétchénie. Déclaré mort à plusieurs reprises, Bassaiev échappe à chaque fois à la vigilance des troupes russes. « Ce n’était jamais difficile pour lui d’acheter les gens qui pouvaient l’aider à bouger d’un endroit à un autre, à transporter des provisions ou à décider d’autres questions », a déclaré Zakayev. Son introduction dans le gouvernement de la guérilla indépendantiste en août 2005 semble avoir été considérée comme l’unique moyen de consolider la résistance à la suite du décès de Maskhadov. Il venait d’être nommé vice-Président par Dokou Oumarov le 27 juin dernier.
Bassaiev est surtout réputé pour son emploi des actes terroristes en tant qu‘ ‘armes légitimes’ contre les Russes. Il revendiquera la prise d’otage du théâtre de Nord-Ost, en 2002, ayant fait 129 victimes, puis celle de l’école de Beslan, en septembre 2004, où 331 personnes avaient péri. Certains le voyaient comme un agent double du FSB. Il a aussi été accusé d’être membre d’Al Qaeda, ce qu’il réfutait : « je n’ai pas rencontré Ben Laden. Je n’ai pas reçu d’argent de sa part, mais je n’aurai pas décliné l’offre. » Son discours radical se contredisait parfois, comme lors de son interview avec Andrei Babitski en juillet 2005, où il annonçait que le conflit était toujours une guerre de libération coloniale, accentuant un côté nationaliste qu’on lui croyait oublié.
La mort de Bassaiev repose la question de la continuation de la guérilla. Peu avant la mort de Bassaiev, le Premier ministre tchétchène non-séparatiste, Ramzan Kadyrov, avait revu ses statistiques à la baisse. Il n’y aurait plus, d’après lui que 50 à 60 combattants indépendantistes en Tchétchénie. « (Le leader militant Dokou) Oumarov compte 13 hommes, (le chef de guerre Chamil) Bassaiev en compte 20, et 60 à 70 mercenaires étrangers sont présents en Tchétchénie ». Selon les autorités tchétchènes non séparatistes, 46 combattants se seraient de plus rendus depuis début juillet. A la suite de la mort de Bassaiev, Patrushev a déclaré qu’une amnistie pourrait être offerte aux combattants qui ont été « déçus par leurs chefs » et veulent retourner à la vie civile avant le 1 er août. Il a promis un « examen objectif et non biaisé de toutes les circonstances de leur participation à des formations armées illégales ». La proposition d’amnistie se voit déjà étendue à septembre, ou même au 1 er janvier 2007 dans les discours de Kadyrov ou d’Alu Alkhanov.
Quel sera l’impact de la mort de Bassaiev ? Pour la journaliste russe Anna Politkovskaya, la mort de Bassaiev ne changera pas le cours de la guérilla. « Si vous regardez la situation dans le Nord Caucase, pas juste en Tchétchénie, les rangs de la résistance sont constamment remplis ». Pour Alexei Malashenko, si les troupes de Bassaiev continuent à se battre, ce sera sans but, le but de l’indépendance ayant disparu selon lui. Selon Timur Aliev, journaliste tchétchène, la guérilla va continuer, du moins dans le court terme. « Avec sa mort, la lutte armée ne va bien sûr pas s’arrêter du jour au lendemain, il y aura encore des actes terroristes, mais sans doute moins élaborés. D’ici six mois, un an ou deux ans, la résistance armée pourrait aussi bien s’éteindre.»
Pour l’analyste militaire Alexander Golts, interrogé par RFE-RL, le problème se situe davantage dans la difficulté accrue de pister un mouvement décentralisé. « Je suppose que la mort de Bassaiev va, bien sûr, affaiblir la résistance tchétchène, vu que Bassaiev était un genre de symbole. Mais en même temps, au niveau opérationnel et tactique, cela va compliquer le travail de nos forces spéciales »D’autant plus que les combats ne s’arrêtent pas à la Tchétchénie. Sadullayev avait réussi à créer 6 fronts dans le Nord-Caucase. Le 8 juillet dernier, Dokou Oumarov a émis un décret créant deux nouveaux fronts : le front de l’Oural (sous le commandement de l’émir Assadulla) et celui de la région de la Volga (sous la direction de l’émir Jundulla). La mise en œuvre de ce décret avait été attribuée à Chamil Bassaiev. L’absence de Bassaiev pourrait affaiblir ce réseau régional longuement créé, comme l’indique Andrei Babitski, journaliste pour RFE-RL. Mais comme le rappelle l’analyste politique tchétchène Edilbek Khasmagomadov à IWPR, « Bassaiev n’était pas la cause de l’instabilité dans le Nord Caucase. Il a simplement exploité la situation, il ne l’a pas suscitée ».
La mort de Bassaiev pourrait surtout être une ouverture pour les négociations. En plus de la nomination de Dokou Oumarov à la tête de la résistance, l’élimination de Bassaiev pourrait renforcer la partie nationaliste du mouvement, opposée aux attentats terroristes et ouverte aux discussions. Le manifeste pour la paix d’Akhmed Zakayev, même s’il ne se présente pas officiellement comme une proposition de négociation, paraît illustrer une faiblesse structurelle du mouvement et/ou une volonté des membres modérés de la guérilla de reprendre le dessus. (Cf. Tchétchénie) Avec Bassaiev au gouvernement, les chances de négociation étaient réduites. Zakayev avait eu quelques difficultés à nous justifier la nomination de Bassaiev en tant que vice Premier ministre, lors d’une rencontre en novembre 2005. Les gouvernements et Parlements européens avaient rapidement refusé de rencontrer les représentants indépendantistes. Comme Zakayev le reconnaît aujourd’hui, « l’entrée de Bassaiev au gouvernement a endommagé notre réputation ». Sans Bassaiev, les indépendantistes sont actuellement des partenaires plus présentables pour lancer des pré-négociations. Des personnalités modérées ne faisant pas (plus) partie du gouvernement indépendantiste pourraient être rappelées à cette fin. Malheureusement, il ne semble pas qu’une « impasse mutuellement douloureuse » soit ressenti du côté russe. Au contraire, l’élimination des personnalités de la guérilla et la stabilisation du gouvernement non séparatiste paraissent renforcer le choix russe.
Deux choix s’offrent aujourd’hui au Kremlin : soit lancer des négociations avec un partenaire affaibli, prêt à discuter de solutions multiples « basées sur le droit international » afin de s’attaquer ensemble au besoin de sécurité des deux parties; soit continuer à nier l’existence d’un conflit qui ne se limite pas à des « explosions de terrorisme », comme l’a défini Vladimir Poutine, quitte à laisser un conflit de basse intensité envenimer la situation dans la République tchétchène et dans les Républiques voisines. Le moment semble opportun pour des négociations, mais comme toute fenêtre d’opportunité, elle ne restera pas longtemps ouverte.
Itar-Tass, Thirty militants give themselves up in Chechnya, 8 juillet;
Interfax, Chechen PM says only a few dozen armed separatists remain in republic, 8 juillet ;
Interfax, Basayev deserved death for killing Beslan children-Putin, 10 juillet ;
AP, Chechen rebel leader dies in truck blast, 10 juillet ;
Libération, La guerre tchétchène perd Chamil Bassaïev, 10 juillet;
BBC World, Obituary: Shamil Basayev, 10 juillet ;
RFE-RL, Chechnya: Decentralized Resistance Presents New Dangers, 10 juillet ;
FAZ, Chechen Foreign Minister: No weakening, 10 juillet; GIP, Symbolic Blow for Chechen Rebels as Notorious Warlord Killed in Southern Russia, 11 juillet ;
Kommersant, Basaev Didn't Save Face, 11 juillet; Kavkaz-Center, The truck near Ekazhevo blew up after a wheel struck a pot-hole in the road, 11 juillet;
Moscow Times, Few Answers in Basayev's Death, 12 juillet ; IWPR, Caucasus Reporting Service, n°348, 12 juillet ;
Kommersant, Shamil Basaev Killed by Signature Bomb, 13 juillet; IWPR, Caucasus Reporting Service, n°349, 20 juillet.