Evénement
Où en est la guérilla ?
Alors que la guerre en Tchétchénie est officiellement terminée depuis 2002, Vladimir Poutine a annoncé la fin de l’opération anti-terroriste en février 2006. La République ne semble pourtant loin d’être stabilisée. S’il reste difficile d’évaluer les forces de la guérilla tchétchène, les attaques n’en continuent pas moins sur le territoire de la Tchétchénie.
Il suffit de regarder les dépêches de presse de la deuxième moitié du mois d’avril pour remarquer que la guérilla reste active dans les frontières tchétchènes. Le 16 avril, deux soldats du MVD ont ainsi été tués et 5 autres blessés dans le village de Dargo (district de Vedeno) après l’explosion de leur véhicule sur une mine. Ses passagers avaient ensuite été l’objet de tirs nourris avant qu’une autre mine n’explose un peu plus loin. Le 18 avril, des soldats gardant le pétrole ont été attaqués dans le district de Grozny. Les tirs ont fait une victime parmi les attaquants. Le lendemain, des combats ont été menés entre les forces de Ramzan Kadyrov et une unité de la guérilla dans le district de Gordali Nozhay-Yurtovskoy. Selon les autorités russes, un des combattants a été tu. Quelques heures plus tard, des combats reprenaient dans le même district, faisant des blessés parmi les forces du Ministère de l’intérieur et deux tués parmi la guérilla. Le 25 avril, deux soldats ont été tués près du village de Paraboch, dans le district de Shelkovskoi pendant le retour de leur brigade d’une mission de reconnaissance. Deux jours plus tard, un policier fut tué et deux autres blessés sur la route vers Tsentoroi, dans le district de Nozhai-Iourt.
Pour le chef de la guérilla tchétchène, Adbul-Khalim Sadullayev, le champ de bataille ne se limite cependant plus au territoire de la seule Tchétchénie. Les attaques se déroulant dans le reste du Nord Caucase sont enregistrées comme prenant part à la libération de la région effectuée par son ‘Front Caucasien’. Début avril, Sadullayev avait ainsi annoncé au travers d’un entretien vidéo transmis à l’agence Daymokhk que ses hommes avaient réussi à étendre leur champ d’action en 2005. Selon lui, les plus grandes réussites avaient été menées au Daghestan, suivi de la Tchétchénie, de l’Ingouchie, de l’Adyghée et de la Kabardino-Balkarie, sans pour autant citer les opérations en question. Aujourd’hui, pour Dokou Oumarov, le chef du Service d’information national, « notre objectif minimum – ne pas se rendre – est réalisé. Mais maintenant nous avons un objectif différent, qui est une guerre totale, une guerre qui se déplace partout où se situe l’ennemi… une guerre d’unités unies aux groupes mobiles et aux individus, qui peuvent opérer de manière autonome derrière l’ennemi sans attendre les ordres ». En janvier, Bassaiev avait parlé de « traverser la Volga » pour attaquer la Russie. Selon Oudougov, il s’agit de se concentrer sur l’effet des attaques plutôt que sur leur échelle.
Il semblerait en effet que la guérilla souffre de manques financiers. « Nous pouvons mener une large opération militaire à n’importe quel moment ; cela dépendra de l’avantage politique que nous en tirons. Mais une telle opération demande de larges ressources financières et humaines », a déclaré Oudougov. Du côté des ressources, « de nombreux jeunes proposent de rejoindre nos rangs, mais nous ne pouvons pas tous les prendre pour des raisons physiques et financières. Les conditions dans la montagne sont dures, et tout le monde ne peut pas les supporter ».
Il est en effet très délicat d’estimer le nombre actuel de combattants tchétchènes. Les autorités russes ont annoncé avoir tué de nombreux chefs tchétchènes depuis 2005. Dans sa vidéo, Sadullayev avait admis des pertes humaines parmi ses commandants et ses hommes, mais sans citer de chiffres. Selon Oleg Khotin, chef adjoint des forces fédérales dans le Nord Caucase, 105 petits groupes seraient actifs dans la région, se déplaçant de région en région. « Les groupes sont fournis par des militants arrivant des régions adjacentes de la Géorgie, de l’Ingouchie et du Daghestan sous la forme de personnes déplacées ainsi que par le recrutement de jeunes ». En janvier, Khotin donnait des chiffres moins élevés, parlant de 70 à 75 bandes actives totalisant quelque 700 personnes (cf. CT février 2006). Ramzan Kadyrov, alors vice Premier Ministre, avait réfuté ces estimations, parlant de 120 à 150 combattants.
Depuis la mort de Maskhadov, la guérilla a surtout changé de visage. Refusant toute proactivité dans le domaine de la résolution pacifique du conflit, la guérilla s’est radicalisée tant au niveau de ses membres que de ses objectifs. Les personnalités modérées du gouvernement tchétchène ont été petit à petit démises de leurs fonctions, remplacées par des Tchétchènes plus radicaux. Au niveau politique, la guérilla a réitéré son objectif de construire un état islamique en Tchétchénie. Pour Oudougov, qui se place aujourd’hui comme le premier idéologue du mouvement « parmi les leaders qui sont sur le territoire de l’état tchétchène et dans le Nord Caucase, il n’y a pas de supporters de la démocratie. Le peuple ne se bat pas pour la démocratie, mais pour l’établissement de la sharia (loi islamique) ». En février, les modifications au sein du gouvernement de Sadullayev avaient été décrites comme une restructuration de l’objectif même de la guérilla. Akhmed Zakayev, pourfendeur d’un modèle démocratique pour la Tchétchénie, avait alors perdu son poste de représentant de Sadullayev tandis qu’Oudougov avait été confirmé à la tête du Service d’information.
L’idée d’un Etat islamique en Tchétchénie n’est pas nouvelle. Si l’état de facto créé par Doudaiev était un état laïque, tel que le représente la Constitution de 1992, Maskhadov avait défendu l’idée d’une législation basée sur la sharia lors des élections présidentielles de janvier 1997. À ce moment, Oudougov, candidat malheureux, était le seul à proposer une islamisation totale de la République. Le 25 décembre 1998, la Cour shariatique tchétchène avait émis une décision demandant le remplacement du Parlement – qui ne suivait pas assez à ses yeux la sharia – par un shura, chargée d’étudier la création d’un Etat islamique. Maskahdov avait alors proposé qu’endéans les trois ans, soit créé « un concept d’un Etat islamique (…), une nouvelle constitution pour la république, basée sur le Coran, et soit défini un mécanisme pour la tenue des élections présidentielles et parlementaires ». Le 3 février 1999, sous la pression des Commandants de guerre, Maskhadov adoptait la sharia, démettait le Parlement de ses fonctions législatives et créait une shura, chargée de rédiger une constitution islamique.
Aujourd’hui, les autorités russes continuent à affronter une opposition armée opposée à la construction d’une Tchétchénie fédérée et laïque. Du côté pro-russe, le Premier Ministre Ramzan Kadyrov prône la construction de mosquées, oblige la fermeture des centres de jeux et propose le voile aux femmes tchétchènes ainsi que la polygamie. Vis-à-vis du centre, il requiert une plus large autonomie pour la République (voir ci-dessous). Paradoxalement, le Kremlin semble toujours faire face aux mêmes questions.
Itar-Tass, Chechnya to Adopt Islamic Model of State in Three Years, 10 January 1999 ;
RFE-RL, Newsline, vol.10, n°64, part I, 6 avril ;
RIA Novosti, Two interior troops killed, five injured in attack in Chechnya, 16 avril;
Reuters, Chechen rebels say morale high, but money tight, 18 avril;
RIA Novosti, 105 small militant groups active in North Caucasus, 20 avril ;
Nezavisimaya Gazeta, There is spring revitalization of elements in Chechnya, 20 avril;
Reuters, Chechen rebels say will attack all over Russia, 23 avril;
AFP, Russian military gears up as Chechen rebels threaten ‘total war’, 24 avril ;
Interfax, Two contract servicemen killed in Chechnya, 25 avril;
Itar-Tass, One policeman killed, another two injured in Chechnya, 27 avril.