| Décembre 2005 |
Evenement
Les élections parlementaires
Les élections parlementaires se sont déroulées dans la république en guerre de Tchétchénie. Comme prévu par les observateurs, trois partis se sont démarqués. Mais ces élections, une des dernières étapes de la normalisation russe, se sont surtout distinguées par l’absence des indépendantistes et par la peur des habitants.
Ce furent les 3 e élections destinées à élire les députés du Parlement tchétchène depuis 1991. Les premières se déroulèrent le 27 octobre 1991. Djokhar Doudaiev avait alors été nommé à la tête de la république au cours d’élections dont la légitimité reste contestée. Son parlement sera actif dans les négociations avec les autorités russes, avant de s’opposer au régime du président en 1992-93. Les deuxièmes élections prirent place le 27 janvier 1997, après l’accord de paix russo-tchétchène. L’élection présidentielle avait alors consacré Aslan Maskhadov, tandis que les élections parlementaires avaient permis l’élaboration d’un nouveau parlement chapeauté par Rouslan Alikhadzhiev . La présence de 75 observateurs de l’Organisation pour la Coopération et la Sécurité en Europe (OSCE) avait alors assuré le caractère libre et équitable des élections.
Pour ces élections du 27 novembre 2005, 596 000 électeurs potentiels étaient inscrits sur les listes électorales – sur une population totale estimée à 600-700 000 – dont 34 000 soldats russes et leurs familles. Ils devaient élire parmi 353 candidats les 58 futurs parlementaires du Conseil de la république et de l’Assemblée du Peuple, deux organes mis en place par la Constitution tchétchène de 2003.
Afin d’éviter toute attaque de la guérilla, d’importantes mesures de sécurité avaient été prises par les autorités. Plus de 24 000 policiers et soldats du Ministère de l’Intérieur étaient présents pour assurer l’ordre. Quelques incidents se sont déroulés durant la campagne, tel que l’arrestation le 15 novembre d’Aslambek Chentiyev, suspecté par les autorités de préparer un acte terroriste lors des élections. Une école n°2 de Serzhen-Yurt fut également attaquée le 23 novembre, faisant des blessés. Le jour même, dix attaques contre les forces fédérales ont été rapportées par les autorités prorusses.
Trois partis se sont finalement démarqués : selon les résultats non définitifs à la date du 29 novembre, Russie Unie, le parti pro-Kremlin, a récolté 60.38 % des votes (alors qu’il en avait rapporté 82% lors des élections parlementaires fédérales en Tchétchénie en 2003); le parti communiste, avec 12.05% (contre 1.5% en 2003) et l’Union des forces de droite (SPS), avec 11.14% (5% en 2003). Le parti Eurasia a récolté 4.54%, le parti Iabloko 3.50%, Rodina 2.65%, le parti libéral démocratique 1.74% et la Volonté du Peuple 1.25%. Un commandant de l’armée russe, Alexander Radvan, semble même avoir gagné un siège au parlement. Officiellement, le taux de participation a été de 66%, mais les observateurs présents lors du scrutin parlent d’un vide aux bureaux de vote. Kommersant signalait ainsi que toute personne non enregistrée sur une liste pouvait s’y inscrire en montrant seulement son passeport, une pratique qui pouvait être menée à plusieurs endroits.
Pour le président de la commission électorale, Baikhanov, ces élections ont été sans nul doute « légitimes ». Le président russe V. Poutine a parlé d’« achèvement » de « l’ordre constitutionnel dans la république », notant cependant la nécessité d’y combattre les « facteurs d’instabilité ».
Contrairement aux dernières élections présidentielles de 2003 et 2004, une atmosphère de pluralisme a régné durant la campagne. Huit partis étaient en lice. Mais pour Tatiana Loshkina de l’ONG Demos, ce pluralisme cachait mal la loyauté prorusse présente dans tous les partis. Le parti au pouvoir, Russie unie, était donné gagnant, ainsi que le parti communiste et l’Union des forces de droite (SPS). Newsweek avait prévu que 70% des votes iraient pour Russie unie, et 15% pour SPS et 15% pour le parti communiste. Selon un leader anonyme de Russie Unie, « il n’y a qu’un parti en Tchétchénie: Russie Unie. Tous les autres sont des partis nains qui ont été créés par ordre du Kremlin. Nous respectons ainsi la Constitution qui ne permet pas l’élaboration d’un parlement composé d’un seul parti ». Le président adjoint de Russie unie, Salam Asuev, déclarait d’ailleurs que seuls SPS et le parti communiste avaient des chances d’avoir des places aux côtés de son parti : « les communistes sont populaires parmi les personnes âgées, tandis que le principal atout de SPS est Magomed Khanbiev, ancien ministre de la défense d’Ichkérie. Les gens ordinaires – et probablement ses anciens supporters – vont voter pour lui par curiosité ». Pour augmenter ses chances, Ramzan Kadyrov aurait placé ces hommes sur les trois principales listes.
Magomed Khanbiev était placé numéro deux de SPS, et selon les analystes, a permis à la liste d’atteindre le score de 11%. Son arrivée chez les prorusses avait été motivée par l’enlèvement de 40 membres de sa famille. « Je suis l’otage de la situation qui m’entoure. Je suis ici pour sauver la vie de ma famille et de mes amis ». « Mes opinions n’ont pas changé. Je crois toujours en l’indépendance pour la république », déclare Khanbiev. Sa volonté : « continuer ma lutte pour mon peuple et pour la loi », entre autres en combattant l’extrémisme islamique. Deux autres anciens combattants étaient également inscrits : Salambek Kunchalov, ancien député, et Ibragim Khultygov, auparavant chef de services de sécurité.
Les élections ont été vivement critiquées par les autorités tchétchènes indépendantistes. Dans une déclaration, elles ont rappelé qu’elles n’avaient pas appelé à des élections ou à la présence d’observateurs, et critiquent le soutien apporté par les instances européennes. « Le Ministère des Affaires étrangères rappelle à toute les parties que la République tchétchène et la Fédération de Russie restent en état de guerre et que toute tentative de prendre ou de justifier la position de l’agresseur est considérée par les Tchétchènes comme une participation aux crimes de guerre commis par les occupants russes dans le Nord Caucase ».
Du point de vue russe et prorusses, ces élections étaient surtout l’avant dernière étape de la politique de normalisation, avant le traité de délimitation des compétences entre la Tchétchénie et la Russie. Quel sera leur impact ? Certains observateurs estiment que cela ne changera rien à la situation actuelle. La présence massive de Russie unie assurera un soutien sans faille aux politiques du discret Alkhanov, et surtout de Ramzan Kadyrov. D’autres au contraire, comme de nombreuses ONGs, pensent que cela va créer un clivage encore plus profond dans une société qui souffre déjà de divisions sévères dues à la guerre. Car face à cette opposition et au déchirement de la république entre russes, prorusses et indépendantistes, certains Tchétchènes déclaraient qu’ils avaient tout simplement peur de voter.
Dans leur rapport « In a climate of fear », 5 ONGs de droits de l’homme rappellent qu’« il est clair qu’un processus politique ne peut être mis en œuvre dans des conditions de terreur d’Etat continue » et qu’un véritable processus politique implique des élections libres et équitables où participent une large gamme de forces politiques, dont les séparatistes qui refusent la violence et la propagation d’idées de haine nationale ou religieuse. Pour Oleg Orlov de Memorial, « il [aurait été] nécessaire de permettre aux séparatistes qui rejettent la terreur comme méthode de réaliser leurs objectifs politiques en formant leur propre parti. Un tel processus prend place par exemple en Irlande du Nord ».
Pour leur part, les autorités russes attendent une évaluation « objective et appropriée » des élections, tout comme les Américains le font pour l’Irak, l’Afghanistan ou d’autres pays, a déclaré une délégation de députés de la Douma au Congrès américain. La Commission des relations extérieures de l’Union européenne, au travers de sa porte-parole Emma Udwin, a d’ores et déjà déclaré son espoir : « Nous espérons que cela sera un pas vers un processus politique pacifique dans le futur ». Mais de son côté, les 8 membres de la délégation du Conseil de l’Europe présente sur place se sont montrés nettement plus critiques. Le représentant pour la Tchétchénie de l’Assemblée parlementaire Andrea Gross, a ainsi confirmé qu’il doutait de la «conformité » des élections dans une république où les autorités intimident la population. A sa suite, on ne peut que douter que ces élections, illusion de légitimité et de stabilité dans une région torturée, puissent être davantage qu’un cataplasme sur une plaie non soignée.
Moscow News, Opposition Predicts Third War in Chechnya, 2 novembre;
Moscow Times, A Former Rebel Runs With SPS, 3 novembre; Mosnews, Top Russian Lawmaker Urges U.S. Congress to Support Chechnya Vote, 4 novembre;
Chechenpress, Statement by the MFA of the ChRI, 8 novembre;
Reuters, In Chechnya, war tears brothers apart, 15 novembre;
Newsweek Russia, Glory to Chechnya, n°43, novembre;
Kommersant, United Russia and former Maskhadovites, 25 novembre; Le Monde, Tatiana Lokchina : les législatives en Tchétchénie sont « une fiction » , 26 novembre;
Le Monde, Le Kremlin se félicite de la « normalisation » tchétchène, 28 novembre ;
Itar-Tass, Chechnya elects parliament loyal to Kadyrov Jr – analysts, 28 novembre ;
Itar Tass, Head of PACE delegation doubts validity of Chechen elections, 28 novembre.