| Octobre 2005 |
Evénement
Beslan, un an après
Pendant trois jours, les familles se sont rassemblées dans l’école, où des photos des victimes, des fleurs et des bougies ont été déposées, pour commémorer la perte des 331 victimes de la prise d’otage. Le dernier jour, un arbre du chagrin fut dévoilé dans le cimetière qui regroupe les tombes des victimes. Mais pour de nombreux parents, le chagrin a laissé place à la colère.
Pour les parents, l’attente est très longue. L’enquête judiciaire est menée par le procureur général adjoint russe, Nikolai Shepel, et elle est talonnée par deux commissions parlementaires. La remise du rapport de la Commission parlementaire russe sur les événements de Beslan, menée par Alexander Torshin, a été reportée à de nombreuses reprises, avant d’être postposée sine die. Une deuxième commission parlementaire nord-ossétienne, menée par Stanislav Kesayev, publiera son rapport le 29 septembre. Mais d’ores et déjà, Kesayev énonce plusieurs faits : les terroristes avaient des demandes officielles – à savoir la libération de la Tchétchénie – contrairement à ce que les autorités russes avaient déclaré et il y avait certainement plus de 32 terroristes. Pourquoi Shepel assure-t-il qu’il y a eu seulement 32 terroristes, alors que les témoins parlent d’une cinquantaine de preneurs d’otage et qu’il aurait été difficile, voire impossible, de garder autant de gens avec si peu de forces? Pendant ce temps, le procès de l’unique survivant, selon les forces de l’ordre russe, Nurpachi Kulayev, continue à Vladikavkaz. Mais les victimes n’en attendent pas grand chose, estimant qu’il n’est qu’un rouage parmi les responsables de cette prise d’otage. Tous les autres – officiels russes, ossètes – qui ont permis soit l’entrée des preneurs d’otage dans l’école, soit le dénouement malheureux du dernier jour, restent à l’abri de toute poursuite.
Tant de questions hantent les familles. Comment autant de terroristes ont-ils pu passer la frontière en camion, et arriver jusqu’à l’école ? Deux jours avant les commémorations, Chamil Bassaiev a publié sa version de l’événement sur le site de Kavkazcenter. Selon lui, un agent des services secrets russe du RUBOP (lutte contre le crime organisé) et du FSB, Vladimir Khodov, lui aurait permis d’entrer en Ossétie du Nord en échange d’une attaque sur les bâtiments du parlement et du gouvernement à Vladikavkaz le 6 septembre 2004. Ce piège aurait permis aux forces russes de prendre les rebelles la main dans le sac. Avertis, les terroristes changèrent les plans, profitèrent du corridor sécurisé pour se rendre à Beslan.
Une deuxième question reste sans réponse : qu’est ce qui a causé la première explosion, le 3 septembre, lançant l’assaut des forces russes ? Pour les procureurs chargés du dossier, une bombe détenue par les preneurs d’otage est tombée et a dévasté une partie du gymnase. Pour le dernier terroriste survivant, Nurpashi Kulayev, les forces russes ont abattu le terroriste qui maintenait son pied sur le détonateur de la bombe.
Les parents ne comprennent pas pourquoi les propositions de négociation d’Aleksander Dzassokhov, alors président de l’Ossétie du Nord, et d’Aslan Maskhadov, déjà en route pour Beslan, ont été refusées par les autorités russes. Un ancien officiel russe, présent lors de la prise d’otage, se rappelle : « Quelqu’un de haut placé a décidé : ‘Pourquoi faire de Maskhadov un héros ?’ » Le conseiller de Poutine, Aslanbek Alsakhanov, également en route pour Beslan le 3 septembre, déclare aujourd’hui qu’il avait négocié l’échange d’otages contre des prisonniers de l’attaque ingouche de juin 2004. Mais il est arrivé trop tard.
Face à l’absence d’avancées, les parents eux-mêmes ont commencé par mener l’enquête, rappelant certains faits oubliés par les autorités russes, tels que l’emploi de tanks le dernier jour, ou de lance-flammes ‘Shmel’, qui aurait été à l’origine de l’incendie brûlant les victimes. Au début nié par Shepel, l’emploi des tanks a ensuite été reconnu, mais son impact atténué. « L’enquête a montré que les troupes n’ont reçu l’ordre d’utiliser les armes lourdes qu’après 18.00, lorsqu’il n’y avait plus d’otages dans l’école et que les militants montraient une forte résistance », selon Shepel. Cette version est démentie par un membre de la commission parlementaire fédérale, Yuri Saveliev, qui a annoncé que plus de vingt témoins pouvaient assurer que trois tanks avaient été utilisés dès 13h30. En ce qui concerne les lance-flammes, les experts interrogés par Shepel ont insisté qu’ils ne pouvaient déclancher un incendie, mais l’enquête a été relancée sur ce point début septembre. Pour Kesayev, il ne fait aucun doute qu’ « il faut blâmer ceux qui ont mené le raid pour le nombre de victimes. C’est évident » Et que donc, « le gouvernement doit être tenu responsable de cette impuissance. Il doit être tenu responsable à tous les niveaux, en commençant par le niveau interne à notre république, c’est-à-dire nous-mêmes ».
Pendant un an, les mères des enfants disparus ont demandé à rencontrer Vladimir Poutine. Il n’a accepté de les rencontrer qu’à l’occasion du premier anniversaire de la prise d’otage. Pour la présidente du Comité des mères de Beslan, Susanna Dudiyeva, « Nous inviter le 2 septembre est le summum du cynisme ». Divisées, quatre mères ont néanmoins décidé de s’y rendre tout en demandant aux officiels de rester éloignés des commémorations. Quatre autres personnes les ont accompagnées, dont le nouveau président ossète, Taimuraz Mamsurov. « Je dirai que nous pensons que le président Poutine est responsable de ce qui est arrivé. Et pour le reste, je ne sais pas les mots exacts que je dirai mais ce sera sérieux », déclarait Dudiyeva.
Rappelant que d’autres pays développés tels que les Etats-Unis n’avaient pu prévoir d’actes terroristes, Vladimir Poutine leur a promis que l’enquête serait faite sur toutes les questions que pose encore la prise d’otage la plus sanglante de l’histoire, et que l’on ne pouvait justifier « les fonctionnaires qui n’ont pas assumé leurs responsabilités » . Il a également accepté les critiques sur l’enquête en cours : « Je considère qu’une enquête objective et complète d’un tel cas doit mener à des améliorations cardinales dans toute la sphère de la mise en oeuvre de la loi dans le pays » , a-t-il estimé le lendemain. Six nouveaux enquêteurs furent envoyés dès le 5 septembre pour compléter l’enquête judiciaire qui durera jusqu’en décembre. Faisant partie des envoyés, le procureur général adjoint, Vladimir Kolesnikov, a déjà annoncé que des officiels seraient interrogés: «Nous interrogerons toutes les personnes liées à cet événement tragique – les leaders régionaux et les directeurs des services de sécurité, ci-inclus Rashid Nurgaliyev [Ministre de l’Intérieur] et Nikolai Patrushev [directeur du FSB] ». Participant à la réunion, Anneta Gadieva s’est déclarée contente à la fin de la réunion. Pour Dudiyeva, la discussion « dure, et parfois violente, mais constructive ». Devant les mères, Poutine a même promis de s’excuser publiquement de sa responsabilité dans les événements. Une repentance qui est passée inaperçue les jours suivants. « J’ai dit que j’étais conscient de ma culpabilité. Je ne l’ai pas caché » , a-t-il cependant déclaré au journaliste de Kommersant qui évoquait son oubli.
Moins d’un mois après la rencontre des Ossètes avec Poutine, les victimes attendent donc toujours que la lumière soit faite sur l’événement tragique de Beslan. Ils attendent le rapport de la Commission nord-ossète. Le procureur adjoint, Shepel, a déjà estimé que Kesayev était « sans scrupule » et « manquant de conscience civique », déclarant que la commission de Kesayev était « illégale ». Sur sa lancée, il a également déclaré que les témoins du procès de Kulayev mentaient lors de leur déposition. « De nombreux témoins donnent des preuves qui ne sont pas basées sur leurs expériences personnelles mais sur des rapports faits dans les média nationaux et régionaux – sur des cancans ». Le 11 septembre, il a réitéré sa version des faits : pour lui, le drame est un acte de terrorisme international, et aucun preneur d’otage ne s’est échappé. Le Comité des mères des victimes demande sa démission.
Symboliquement, plus de 400 personnes ont signé une pétition demandant l’asile dans un pays qui respecterait les droits de l’homme. « Nous, les parents et proches... avons perdu tout espoir d’obtenir une enquête juste sur les raisons et les responsables de notre tragédie, et nous ne voulons plus vivre dans ce pays où la vie humaine ne vaut rien ».
Autre effet du drame, l’islam a aussi changé de visage à Beslan. Les autorités ont prévenu que toute organisation musulmane devait être subordonnée au Directorat spirituel musulman, sans quoi elle serait fermée. De nombreux leaders musulmans ont été également arrêtés, poussant certains à quitter la république. Mais l’effet le plus étonnant fut l’augmentation de baptême orthodoxe chez les musulmans. Changement superficiel ou profond, cela ne veut nullement dire que le radicalisme va disparaître, comme le déclare Paul Goble de RFE-RL. Peut-être que du contraire.
Sources:
Time, Dark Memories, 29 août; Times, Putin overture angers Beslan mothers, 30 août; Reuters, Special services facilitated Beslan-Chechen rebel, 30 août; RFE-RL, Russia: One Year After Beslan Tragedy, Questions Remain, 30 août; Financial Times, Beslan still searching for answers to school tragedy, 31 août; MSNBC/Reuters, Beslan’s mothers speak out one year after siege, 31 août; Gazeta.ru, Government Must Be Held Liable for Impotence, 1 septembre ; RFE-RL, Russia: Beslan Mothers To Meet Putin At Kremlin, 2 septembre; AP, Putin promises probe into school seizure, 2 septembre; The independent, Beslan mothers in Moscow showdown with Putin, 3 septembre; Le Monde, Face aux mères en colère de Beslan, le président russe promet de “châtier les coupables”, 3 septembre; Caucasian Knot, Duma member discloses evidence on Beslan, 6 septembre; RFE-RL, Russia: Authorities Seek To Convert Beslan’s Muslims, 7 septembre ; Moscow Times, Putin Accepts Guilt for Beslan Tragedy, 8 septembre; Reuters, New Beslan probe to summon Russia’s security bosses, 8 septembre; RIA Novosti, Authorities were ready to exchange militants for hostages in Beslan school, 9 septembre; Moscow Times, Beslan Witnesses Accused of Falsehoods, 14 septembre .