Le Groupe Tchétchénie
Août 2005
Le Courrier Tchétchène

Sommaire

L’événement

Le chaos daghestanais : un nouveau domino ?

Depuis le début de l’année, le Daghestan est soumis à de multiples attentats et assassinats ciblés. Si le phénomène n’est pas nouveau, il s’accroît. Selon un rapport du représentant de Vladimir Poutine pour le Nord-Caucase, Dmitri Kozak, « les événements pourraient devenir hors contrôle et menacer le Daghestan de désintégration ». Mais que se passe-t-il dans cette république, voisine orientale de la Tchétchénie ? « Prenez les forces de police assiégées de la Tchétchénie, un gouvernement corrompu, une population pauvre et des islamistes violents, et ajoutez des douzaines de groupes ethniques en conflit. Bienvenue au Daghestan, le nouveau front de la guerre russe du Caucase en extension. » (Oliver Bullough)

La république du Daghestan a réapparu dans les médias internationaux à la suite du nettoyage de Borozdinovskaya (cf. CT juin 2005) . Ce village tchétchène, peuplé à majorité de Daghestanais, avait été la cible d’une opération de nettoyage menée par 70-80 membres du bataillon Vostok le 4 juin dernier. Deux personnes avaient été tuées et 11 autres avaient disparu. Terrifiée, la population était partie se réfugier au Daghestan. Trois semaines après l’événement, la majorité des personnes étaient rentrées chez elles. Cette affaire avait créé des remous sans précédent en Tchétchénie, poussant les autorités tchétchènes à enquêter sur les faits et à assurer la sécurité du village. Pour ce faire, u n bureau de police avait été créé le 1 er juillet. Selon Natalya Estemirova de l’organisation Memorial, les déplacés n’ont en réalité accepté de rentrer que sous la promesse d’une prime de 10 000 roubles par personne. Deux semaines plus tard, on apprenait du représentant de la Tchétchénie auprès de Vladimir Poutine, Edi Isayev, que 200 000 roubles étaient proposés à chaque famille ayant subi des dommages moraux et matériels. De son côté, Ramzan Kadyrov avait promis de construire un stade sportif et d’évaluer les possibilités de construire une école, une route et de mettre en place le gaz. Pour les défenseurs des droits de l’homme, les compensations sont surtout destinées à supprimer les scandales : car si un inspecteur de police, Khasan Vizhayev, a été arrêté pour ‘négligence criminelle’ pour ne pas avoir été sur place à temps, les 11 personnes kidnappées sont toujours portées disparues. Fin juillet, des villageois sont repartis vers le Daghestan : selon des réfugiés interrogés par RFE-RL, la police aurait été retirée pour enquêter sur l’attentat de Znamenskoie (cf. ci-dessous).

Le sort de Borozdinovskaya a attiré l’attention parce qu’un bataillon tchétchène pro-russe s’en est pris à des citoyens ‘voisins’. Mais il n’est en réalité qu’une illustration des kidnappings effectués régulièrement en Tchétchénie et de l’extension de la déstabilisation au Daghestan. Depuis le début de l’année, plus de 70 attaques ont touché la région daghestanaise, contre 30 en 2004. La liste des attaques est longue : un train a explosé le 24 juin, faisant deux blessés. Quatre bombes ont explosé dans la capitale Makhachkala le lendemain, blessant plusieurs personnes et détruisant un véhicule de police, une école et une locomotive transportant des travailleurs tchétchènes qui rentraient chez eux. Le 1 er juillet, 11 soldats sont morts à la suite de l’explosion d’un camion transportant des soldats daghestanais. L’attaque a été revendiquée par le groupe islamiste Shariah Jamaat proche de la résistance tchétchène. Une autre bombe de 10 kg a été trouvée à temps le 5 juillet dans la capitale, alors qu’une autre faisait 2 victimes parmi les policiers. Le lendemain, l’explosion d’un gazoduc a interrompu les fournitures à l’Azerbaïdjan. Le 24 juillet, une bombe a explosé dans le train Khassaviourt-Makhachkala, tuant une personne. Deux jours plus tard, un van de police a explosé, blessant 6 policiers à Khassaviourt. Les analystes et politiciens sont également visés : le journaliste et expert politique Magomedzagid Varisov a été assassiné le 28 juin. Le député Zubair Tatayev a également trouvé la mort, ainsi que son oncle, le 4 juillet dernier, allongeant ainsi la liste des victimes.

Pour répondre à ces attaques, des envois de renforts dans la région continuent tandis que les têtes tombent : le chef de la police de Makhachkala, Yusup Abdullayev , a été démis de ses fonctions, de même que les chefs de trois départements de police de la capitale. « Nous avons assez de forces au Daghestan pour combattre le crime de manière efficace, mais malheureusement le travail est mal ciblé » a déclaré le président daghestanais, Magomedali Magomedov.

Les attentats sont attribués à divers auteurs. Les autorités daghestanaises blâment les islamistes proches des combattants tchétchènes, tels que Rappani Khalilov et Rasul Makasharipov, le leader de la Shariah Jamaat . En 2002, Maskhadov avait en effet pris la décision de créer une division au Daghestan. La réponse ne s’est donc pas fait attendre : le 4 juillet, Makasharipov a été tué par les forces de l’ordre daghestanaises . Il avait revendiqué l’attentat du 1 er juillet. Selon les autorités, il était également responsable de la mort de Magomedzagid Varisov. Comme Aslan Maskhadov, son corps ne sera pas rendu à ses proches mais sera enterré dans un lieu tenu secret.

Mais si la présence de la résistance en Tchétchénie est probablement favorable à la rébellion daghestanaise, ces tensions ont également des sources internes qui remontent au début des années 90. Touché par la corruption, la pauvreté (la république dépend à 85% des subsides fédéraux), l’islamisme radical, la brutalité policière et le sous-emploi, le Daghestan semble résumer à lui-même le Nord-Caucase. Pour faire face aux vagues de disparitions et de criminalité qui régnait durant les années 90, une division spéciale de police fut créée en 1998. Sa brutalité et son recours à la torture lui aliénèrent certains Daghestanais, prêts à tout, et probablement à recevoir le soutien de groupes islamistes, pour avoir leur revanche. La corruption, très présente dans la république, est également un facteur important. Elle touche tant le système politique, permettant l’achat de postes en monnaie sonnante et trébuchante, que les forces de l’ordre. « Cela traverse le ministère de l’Intérieur, du sommet à la base », explique un membre des forces spéciales OMON au journaliste de l’AFP. « De nombreuses personnes ordinaires ne sont pas dérangées à propos des attaques sur la police », déclare Isalmagomed Khabiyev, chef d’un syndicat de petit business, « la raison en est que la police au Daghestan ne maintient pas l’ordre, mais elle sert certains clans ».

Car à ces problèmes déjà complexes se rajoute le caractère multiethnique du Daghestan. Véritable mosaïque d’une cinquantaine de nationalités, la république possède un système de rotation de la présidence du Conseil d’Etat entre les groupes ethniques les plus importants. Mais la mainmise de Magomedali Magomedov, d’origine darghine – le premier groupe ethnique de la région – sur le pouvoir depuis 1994 n’a jamais permis à ce système de fonctionner. Certaines autres nationalités ont été nommées à des postes élevés, mais la situation a largement profité au clanisme, à la corruption et au clientélisme. Actuellement, les tensions se sont accrues entre un président vieillissant et le deuxième plus grand groupe ethnique, les Avars, qui se retrouvent dans l’opposition de l’Alliance du Nord. Certains pensaient que Magomedov allait être contraint à remettre sa démission en juin dernier, mais Dmitri Kozak a répété que le président ne serait pas démis. Alexei Makarkin, un analyste russe, estime cependant que l’attribution de l’ordre « pour les mérites pour la patrie, première classe » à Magomedov en juin servira peut-être pour adoucir sa mise en retraite.

Pour l’instant, les solutions mises en œuvre par le fédéral n’ont qu’une dimension militaire. A la suite d’une discussion au sein du Comité de sécurité et de défense du Conseil de Fédération, les membres sont parvenus à la conclusion qu’une augmentation du nombre de forces présentes sur le terrain ne suffit pas : « nous pensons que pour améliorer la situation dans la république, il n’est pas seulement nécessaire d’un meilleur maintien de l’ordre, mais de mesures économiques et sociales », déclarait Viktor Ozerov, le président du Comité. Pour sa part, Kozak proposera un projet de loi à la fin de l’été: il pense que le degré d’autonomie d’une république doit dépendre de son développement économique et sa situation financière. Si cette loi passe, le Daghestan, la Tchétchénie, l’Ingouchie et la Kabardino-Balkarie devraient alors donner au fédéral les pouvoirs qu’ils ne peuvent financer. La verticale du pouvoir a encore de beaux jours devant elle.

› AP , “Hunt” for cops claims 26 in Dagestan, 2 juin ; New York Times, Bombs Hurt 8 in a Russian Republic, 26 juin; Interfax, Professional activity behind NorthCaucasus political expert’s murder, 28 juin ; CPJ, RUSSIA: Russian journalist assassinated in Dagestan, 30 juin ; Prague Watchdog, Kadyrov bribes refugees to return to Borozdinovskaya, 30 juin Interfax, Borozdinovskaya residents leave refugee camp, 30 juin; AFP, Is Dagestan going Chechnya way?, 30 juin; New York Times, Islamic Group Says It Set Off Dagestan Blast, 3 juillet; RIA Novosti, Daghestan leader demands more effort to fight crime, 4 juillet; Moscow Times, A Seemingly Untouchable Leader, 6 juillet; Mosnews, Explosion Damages Pipeline in Russia's Troubled Republic of Dagestan, 6 juillet; Reuters , Dagestan: a new front in Russia’s Caucasus war, 8 juillet; RIA Novosti , Situation in Dagestan tense - Russian senator , 12 juillet; Lenta.ru, People who participated in “the zachistka” ofBorozdinovskya detained, 13 juillet; RFE-RL, Newsline, vol. 9, n°134, part I, 19 juillet; RFE-RL, Russia: Officials SayPro-Moscow Chechens Involved In Deadly Raid On Avar Village, 29 juillet





ACTUALITES
FR | EN
Soutien

2004© Groupe Tchétchénie Belgique asbl   Chercher Imprimer Fermer • Site optimisé pour IE 6.0