Le Groupe Tchétchénie
Mars 2005
Le Courrier Tchétchène

Sommaire

Evénement

La mort d’Aslan Maskhadov

Le 8 mars 2005, de nombreux Tchétchènes ont pleuré la mort de celui qui fut le commandant en chef des troupes tchétchènes durant la première guerre (1994-96) et qui fut élu, le 27 janvier 1997, à la tête de la République d’Ichkérie à la suite d’élections ayant respecté le choix du peuple tchétchène, selon les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). De nombreuses manifestations et cérémonies se sont déroulées dans divers villes et pays (Paris, Bruxelles, Madrid, Istanbul, la Haye, Talinn, Tranheim, Tamper, Varosvie, Tbilissi, Jordanie, etc).

Aslan Maskhadov, 53 ans, ancien colonel de l’armée soviétique, ne semblait aimer ni la guerre, ni les méandres des affres politiques dans lesquels il a été plongé. « Il était affable, mais les interviews étaient très difficile avec lui, parce qu’il ne répondait souvent que par un mot. Parfois il ne répondait que par un hochement de tête, une véritable torture pour les journalistes radio. A d’autres moments, les phrases qu’il sortait semblaient sortir d’un livre sovétique sur la propagande militaire. Mais non, il n’était pas stupide, il était simplement un soldat, par raison et coeur ». Nommé par le président Djokhar Doudaiev à la tête des forces tchétchènes, il combattit durant la première guerre et mena avec succès l’opération d’août 1996, qui permit aux Tchétchènes de reprendre le contrôle de la capitale. A la table des négociations, il trouva un partenaire partageant le même langage, Alexander Lebed. Le 31 août 1996, ils signèrent la fin de la guerre et le retrait des troupes russes de Tchétchénie. Elu triomphalement à la tête de la république en janvier 1997, Maskhadov signa avec Eltsine un accord mutuel de non emploi de la force pour régler les différends quatre mois plus tard.

Malheureusement, la suite des événements ne fut pas à son avantage. Il ne sut pas, par manque de moyens et par faiblesse face aux extrémistes, instaurer la paix en Tchétchénie durant les années qui suivirent la relative paix connue par la république de 1996 à 1999. « Maskhadov n’était pas un terroriste. Il détestait les terroristes. Mais il ne savait pas comment leur faire face. » Comme l’écrit l’analyste militaire Pavel Felgenhauer, « il ne croyait pas que le terrorisme était une arme effective ». Mais plusieurs chefs de guerre prirent le parti d’étendre la révolution aux autres républiques voisines, ou de profiter de leur nouvelle légitimité pour obtenir financements et pouvoir. « Il ne pouvait leur trouver aucun rôle dans la paix. Il les laissa prendre les postes ministériels car il craignait que sinon ils voudraient son poste, la présidence. Il ne craignait pas de perdre le pouvoir ; il avait véritablement peur pour son pays ». Après l’arrivée de Poutine au pouvoir et l’incursion de Bassaiev au Daghestan, la Tchétchénie plongea dans le chaos d’une nouvelle guerre. Et Maskhadov retourna dans le maquis.

Beaucoup ont remis en compte l’effectivité de son pouvoir sur la guérilla. Nombre ont douté de ses déclarations rejetant le terrorisme alors que les attentats se succédaient dans le Nord-Caucase et en Russie. Il fut cependant un des seuls à prôner une résolution pacifique du conflit, inlassablement. Et pour de nombreux observateurs, un des seuls qui pouvait encore partager le même discours que les autorités russes. « La plupart des généraux russes qui l’avaient combattu ou qui avaient négocié avec le président tchétchène le tenaient en grande estime », rappelle Pavel Felgenhauer. «  Si, dans les années 80, le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud avait tué Nelson Mandela, il aurait commis le même genre de gaffe que les forces spéciales russes ont commis cette semaine lorsqu’elles ont tué le leader séparatiste tchétchène, Aslan Maskhadov. Ce n’est pas parce que Maskhadov avait une personnalité, des valeurs ou une stature similaires à celles de M. Mandela; il ne les avait pas. Mais il représentait, en Tchétchénie, le même genre de modération relative. Le régime d’Afrique du Sud savait que si M. Mandela ou ses alliés n’était pas partie au règlement démocratique, ils auraient à négocier avec une génération plus jeune, plus violente, plus radicale d’activistes » , écrivait le Washington Post dans son éditorial du 11 mars. Aujourd’hui, Maskhadov n’est plus, et l’avenir des négociations politiques est questionné. De leur côté, les autorités russes ont décidé de refuser au président l’ultime hommage. Conformément à l’article 16 de la loi sur le contrôle du terrorisme, il ne sera pas rendu à sa famille et sera enterré dans une tombe anonyme.

Sources :
Washington Post, Mr Maskhadov’s death, 11 mars; Transitions Online, Aslan Maskhadov: The Quiet Artillery Officer, 13 March  ; The Moscow Times, Rebel Will Not Rest in Peace, 15 mars

Comment est-il mort ?

Les circonstances de sa mort restent peu claires et diverses hypothèses circulent tant sur la date que sur les conditions de son décès. Seules les photographies de Maskhadov, dépoitraillé et étendu à même le sol, un orifice clairement visible sous l’oeil gauche, est disponible. Des armes, deux ordinateurs portables, des cassettes et des drapeaux auraient également été trouvés dans le bunker où il reposait.

Première hypothèse: Aslan Maskhadov aurait été tué par les forces spéciales russes le 8 mars à Tolstoi-Iourt. La version la plus communément admise parmi les autorités russes est celle d’une trahison – ou d’informations obtenues sous la torture rajoutent cetrains – qui ont pu mener les forces spéciales russes, venues directement de Moscou, jusqu’au village de Tolstoi-Iourt et au numéro deux de la rue Suvorova, dans la maison des Yusupov. Les forces spéciales auraient laissé les forces russes présentes en Tchétchénie dans l’ignorance. A dix heures du matin, les forces spéciales seraient arrivées devant la maison des Yusupov, arrêtant la famille avant de l’emener au poste. Les forces russes auraient alors voulu parlementer avec Maskhadov, caché dans un bunker de la maison. Ses gardes, Vakhid Murdashev, son neveu Eliskhan Khadzhimuradov et Iles Iliskhanov , se seraient rendus. Une grenade lancée aurait alors tué le président, soit en ayant fait explosé la porte, soit parce qu’elle aurait été du type d’une bombe à vide (combustion de l’oxygène présent dans un endroit clos), selon Ilya Shabalkin, porte-parole des forces russes. Les autorités russes, Dmitri Kozak et Ilya Shabalkin, nient cependant que les forces aient délibérément tué Maskhadov. Cette version de la trahison est soutenue par la déclaration de récompense des 10 millions de dollars, versée à plusieurs anonymes, comme l’indique un rapport du FSB du 15 mars. Si le fils de Maskhadov, Anzor, ne rejette pas cette possibilité, pour Akhmed Zakayev et Oumar Khanbiev, Ministre de la Santé, il ne peut y avoir question de trahison : Maskhadov a dû être pris lors d’une opération de nettoyage s’étant déroulée dans le village.

Plusieurs faits sont problématiques dans cette version, tant la déclaration des forces tchétchènes que l’explosion. Akhmad Kadyrov, chef de la milice présidentielle qui hante la Tchétchénie, avait en effet d’abord déclaré que ses forces tchétchènes avaient mis un terme à la vie du président, avant de se rétracter. Certains expliquent ces déclarations par la crainte de Kadyrov d’être poursuivi par la vendetta. Pour Akhmed Zakayev, représentant de Maskhadov à Londres, Maskhadov a été tué lors d’un échange de tirs avec les forces russes. Au vu des photographies, la version de l’explosion tient difficilement. La bombe à vide aurait en effet engendré plus de dégâts corporels. L’idée qu’il se soit tué, ou demandé à un de ces gardes de le tuer, est dès lors plus probable, comme le pense son fils, Anzor Maskhadov. Cette marque sous son oeil serait alors celle de l’impact de sortie du projectile, comme l’affirme Moskovski Komsomolets Cette version est depuis peu défendue par le Parquet russe : « Maskhadov est mort de multiples blessures par balle, qui lui ont été infligées à sa demande par des individus se trouvant avec lui dans le bunker », a déclaré Nikolai Shepel, procureur général.

Deuxième hypothèse : Maskhadov serait mort avant le 8 mars, et son corps aurait été transporté à Tolstoi-Iourt. C’est la version de nombreux Tchétchènes, surtout dans le village de Tolstoi-Iourt, et de la société de l’amitié russo-tchétchène, qui pense que Maskhadov aurait été tué dans la région de Nozhai-Iourt. A la fin février, les sources russes puis tchétchènes avaient déclaré que Maskhadov se trouvait dans la région de Nozhai-Iourt, au sud de la Tchétchénie, où d’intenses bombardements avaient été menés par les autorités tchétchènes pro-russes afin de piéger les 50 à 70 combattants présents. Pour Oumar Khanbiev, Aslan Maskhadov pouvait cependant bien résider à Tolstoi-Iourt, mais cette affirmation est difficile à établir : seules des personnes de son entourage proche savaient où il se trouvait. Il déclare cependant avoir parlé pour la dernière fois avec le président le 7 mars.

Troisième hypothèse : Il n’a jamais résidé dans cette maison. Cette version est défendue par Moskovski Komsomolets : le bunker dans lequel Aslan Maskhadov est censé avoir vécu ne possède pas de système d’aération, de toilettes ou de sortie de secours. Maskhadov n’aurait donc pu y vivre. Le journal en conclut qu’une négociation a dû avoir lieu avec Maskhadov et les forces russes et qu’il aurait alors été tué, les forces organisant par la suite cette mascarade à Tolstoi-Iourt. « Maskhadov a été interrogé avant d’être tué par balles, puis son corps a été amené dans le village de Tolstoï-Iourt où une opération spéciale a été simulée », décrit le journal. Yakha Yusupova défend l’idée selon laquelle Maskhadov n’aurait jamais été présent dans sa maison :elle souligne par ailleurs qu’il n’y avait pas de trace de sang dans le bunker après les événements. Cette version a cependant été rejetée par Alu Alkhanov. La maison de Tolstoi-Iourt a été détruite à l’explosif le 14 mars, sous prétexte de la présence d’une bombe guidée à distance : aucune preuve ne subsiste donc afin d’étayer l’une ou l’autre hypothèse. Des nouvelles annoncant la mort du propriétaire, Musa Yusupov, ont également publiées par les médias russes, mais elles ont été niées par le chef de la police de Grozny, Ali Arsanukayev.

Sources :
MVDinform.ru, Special Operation Resulted in Liquidation of Aslan Maskhadov , 9 mars; Vremya Novosti , A man in the bunker, n° 39, 10 mars ; Moskovski Komsomolets, How Maskhadov was killed. Mark under his eye could be a bullet entry, 10 mars ; Utro.ru, Maskhadov was found by “people from Moscow” , 10 mars; Kommersant-Vlast, “We were idealists rather than realists”, n°10, mars  ; Ria novosti, Maskhadov secret hideout blasted, 14 mars ; Serwisy Gazeta, The war in Chechnya becames more radical one, 14 mars ; Caucasian Knot, Different versions of Maskhadov’s death rumored in Chechnya , 14 mars; AFP, Russie: un journal conteste la version officielle de la mort de Maskhadov, 15 mars ; Chechenpress, Anzor Maskhadov: My father was against the war , 16 mars ; RFE RL, Newsline, vol 9, n°57, part I, 25 mars ; AFP, Mort de Maskhadov : le Parquet dément la version officielle, 1 avril

Réactions nationales et internationales

Pour les autorités russes, sa mort est une victoire. Maskhadov était une « figure du même type » que Chamil Bassaiev, écrivait le Ministère des affaires étrangères. Pour le président adjoint de la commission parlementaire sur la sécurité, Mikhail Grishankov, c’est « un très sérieux revers moral, psychologique et politique… les terroristes n’ont personne pour remplacer Maskhadov ». Soixante-huit pourcent de la population russe paraît également soutenir l’élimination du leader indépendantiste, selon un sondage mené par le fond de l’opinion publique après avoir interrogé 2100 Russes. Seules quelques organisations de droits de l’homme ont condamné la mort de Maskhadov et demandé le retour de son corps auprès de sa famille. Parmi les membres de ces organisations, on peut citer Lev Ponomariov, Iouli Rybakov, Evgeni Ikhlov du mouvement « pour les droits de l’homme », Ernst Cherny de la coalition « Ecologie et droits de l’homme » et Dmitri Brodski du « Feedback Group ».

Aslan Maskhadov, selon Sanobar Shermatova, n’a pourtant pas toujours été sur la liste noire des autorités russes. Au contraire, il semblait protégé, jusqu’à la prise d’otage du théâtre de la Doubrovka, en 2002. Il a alors été considéré comme la tête pensante de l’acte terroriste. Aujourd’hui, les autorités espèrent surtout qu’avec sa mort, la coalition indépendantiste, dont la cohésion a été illustrée par le cessez-le-feu de février, s’écroulera et que, étêté, le mouvement indépendantiste décidera d’abandonner la lutte. En réalité, Maskhadov était davantage qu’un terroriste aux yeux des autorités russes selon Eugène Ivanov: « Maskhadov était une menace mortelle pour la ‘tchétchénisation’, non pas parce qu’il était ‘modéré’ ou ‘radical’. Il était dangereux parce qu’aux yeux de nombreux Tchétchènes et de l’Occident, il était un leader plus légitime que celui soutenu par Moscou – Alkhanov. » C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la mort de Maskhadov est importante aux yeux des autorités tchétchènes pro-russes : « Ceux qui insistaient pour que nous tenions des discussions avec les séparatistes et nous forcaient à avoir Maskhadov comme partenaire pour de telles discussions ont le sol qui s’est écroulé sous leurs pieds », s’est réjoui Taus Djabrailov, président du Conseil d’Etat.

Nombreux sont ceux qui ont des difficultés à penser que le Kremlin croit véritablement que la paix s’établira avec la mort de Maskhadov et que la décision de s’en prendre à Maskhadov devait venir de haut. Pour le Moscow Times, sa mort n’apportera pas davantage de points au taux de popularité descendant de Vladimir Poutine, car celui-ci ne souffre pas de la guerre en Tchétchénie, mais des difficultés sociales rencontrées par le peuple russe. Comme le Daily Telegraph, il estime au contraire que ce décès et la radicalisation future potentielle pourrait permettre à Poutine de continuer sa concentration du pouvoir, tel que la dissolution de la Douma, la fermeture de partis d’opposition ou la modification de la Constitution. Au centre Carnegie, Alexei Malashenko pense pour sa part que cela permettra de montrer que Poutine est toujours homme à prendre des décisions décisives.

Au niveau international, les condamnations ont été peu nombreuses et plutôt complaisantes: seule la Pologne et des partis nationaux. Le chef de la diplomatie polonaise, Adam Rotfeld , a en effet déclaré qu’il s’agissait d’une « erreur politique » et que « ceux qui ont commis l’assassinat aient voulu anéantir les possibilités d’un dialogue ». Cette position fut reprise par le secrétaire de presse du Ministère des Affaires étrangères, Aleksander Checko : « Ce n’est pas un simple crime, mais aussi une stupidité politique et une grossière erreur » . La volonté des autorités de Varsovie de donner le nom de Doudaev à l’un des rond-points de la ville n’a pas contribué à atténuer les tensions. La réaction de la Pologne a été durement critiquée par Serguei Yastrzhembski, envoyé spécial de Poutine pour les relations avec l’Union européenne. Les autres réactions furent timorées, si pas étonnantes. Pour l’ancien président géorgien, Edouard Chevardnadze, Maskhadov était « une personne relativement décente », qui n’était pas « terroriste de vocation ». Les Etats-Unis s’abstinrent de toute réaction, tandis que la Ligue des Etats arabes, par la voix de son chef de mission en Russie, Saied Al-Bouromi, déclara que c’était une question interne à la Russie. La déclaration de René van der Linden, le président de l’Assemblée du Conseil de l’Europe, reste dans la lignée de la nouvelle conception de l’Assemblée vis-à-vis de la Tchétchénie: « Je regrette qu’il n’ait pas été possible de faire comparaître Aslan Maskhadov devant les tribunaux afin qu’il puisse répondre aux charges portées contre lui, en accord avec les principes du Conseil de l’Europe » . Les représentants de l’Union européenne sont restés cois, le porte-parole de la Commission ayant simplement accentué l’importance de la situation sécuritaire de la région.

Sources :
RFE RL, EU Calls For End To Rights Abuses In Chechnya , 9 mars; Rosbalt, Shevardnadze: Maskhadov wasn't a terrorist for vocation, 9 mars; Daily Telegraph, 9 mars ; Interfax, Rene van der Linden: I regret that it has not been possible to bring Aslan Maskhadov to trial, 10 mars; JRL, Maskhadov's death is a boost to Chechenization, 10 mars; NBC, Pondering the implications of Chechen's death . The loss of a moderate voice or blow to rebels?, 11 mars ; The Globe, Chechen warlords seen set to expand fight Commander’s killing said to unsettle region , 12 mars ; RFE RL, Newsline, vol. 9, n°48, part I, 14 mars ; Interfax, Rights activists demand Maskhadov’s body be returned , 14 mars; Le Monde, Varsovie condamne l’ « erreur politique » de Moscou, 15 mars; Moscow Times, Chechnya without Maskhadov , 16 mars ; Moscow Times, Tightening the Next Screws, 17 mars; Novye Vremya, The Poles have said this for all of us, 20 mars; LAS, Maskhadov death is Russia's internal affair, 21 mars Ria Novosti, Russians approve of Maskhadov’s elimination , 25 mars

La succession de Maskhadov

Malgré des premières déclarations contradictoires, le successeur a été rapidement connu. Mais lui-même est un inconnu aux yeux de nombreux observateurs. Décrit comme islamiste radical par les médias russes, qui lui voient une origine saoudienne, Abdul-Khalim Sadullayev est considéré comme plutôt modéré par les autorités tchétchènes. « En gros, personne ne le connaît, il est un cheval noir et semble être une figure foncée, temporaire », selon Alexei Malashenko, de Carnegie. Né en 1967 à Argoun, ville se situant à 12 km de Grozny, il posséderait une très bonne connaissance de l’islam. Vétéran de la première guerre, il aurait mené un conseil militaire (jamaat) à Argoun durant la seconde guerre. Elu en août 2002 en tant que vice-président devant le Conseil de défense étatique, remplaçant ainsi Vakha Arsanov – une information non révélée publiquement à l’époque – il présidait depuis lors la Cour suprême islamique. Le fils de Maskhadov, Anzor, a déclaré avoir appris il y a un an que Sadullayev était devenu vice-président et reprendrait le flambeau en cas de disparition de son père. Selon Vakha Yashurkayev , habitant Argoun, Sadullayev y possède autorité et respect auprès des habitants, et des jeunes plus particulièrement. « Il préchait et appelait au nettoyage spirituel, et condamnait les comportements tels que les kidnappings ». Sa femme aurait été tuée par les forces spéciales russes en 2003.

Le nouveau chef fait donc partie d’une nouvelle génération, qui a connu la guerre et la souffrance. Ces premières déclarations ne se sont pas fait attendre. La première est teintée d’ambiguïté sur la politique future du nouveau chef indépendantiste. Il a affirmé que sa politique suivrait celle entamée par Aslan Maskhadov afin d’atteindre l’indépendance de la république. Il a par ailleurs confirmé les pouvoirs des Ministres choisis sous Maskhadov. Concernant les actes légitimés, il reste ambigu : « Nous n’acceptons aucune forme de violence à l’encontre des personnes innocentes. Mais nous avons le droit d’agir contre notre ennemi par des méthodes qui sont acceptables à Dieu afin de protéger le droit de la nation tchétchène à l’indépendance. » De même, il laisse le champ ouvert lorsqu’il proclame la reconnaissance et le respect du droit international et des valeurs démocratiques, mais qu’il reconnaît que « d’autre part, cela ne doit pas devenir un prétexte pour imposer des lois qui contredisant les valeurs spirituelles des Tchétchènes ». Il a également déclaré qu’une commission spéciale serait créée afin d’enquêter sur la mort de Maskhadov

Sa politique sera donc celle de Maskhadov? Pour Akhmed Zakayev, « Maskhadov était un idéaliste, comme tout ceux de sa génération qui ont grandi en URSS. Nous étions tous plutôt idéalistes que réalistes. Aujourd’hui cependant, un homme quelque peu différent a pris la tête de la république et du Conseil de Défense étatique. (…) Je ne pense pas qu’il sera guidé par des appels sans fin à Poutine et des offres de négociations » .

Selon les médias russes, Sadullayev sera la vitrine politique de Chamil Bassaiev, commanditaire de la prise d’otage de Beslan, ou de Abu Havs (ou Ahmzet), un jordanien arrivé en 1995 en Tchétchénie et que les autorités russes accusent de wahhabisme et de liens avec Al Qaeda. Les autorités tchétchènes indépendantistes réfutent, même si Zakayev estime que Chamil Bassaiev fait partie des rangs indépendantistes. Dans l’alternative où Bassaiev ne prendrait pas le pouvoir, quelle amplitude d’action lui laissera Sadullayev ? Maskhadov avait pris l’habitude de condamner les actes terroristes perpétrés par Bassaiev, telle que la prise d’otage de Beslan. En ce qui concerne le nouveau leader, rien n’est certain. « Maskhadov ne pouvait et ne voulait pas être d’accord avec eux [terroristes] car il était davantage un activiste des droits de l’homme qu’un homme militaire », souligne Zakayev, qui estime cependant que la violence envers les civils sera rejetée par Sadullayev. 

La possibilité que les islamistes ressortent renforcés de cet événement est néanmoins très présente. Pour Alexander Cherkassov, « cela ne fait aucun doute que les extrémistes des deux côtés ont gagné ». Au centre Carnegie, Alexei Malashenko ne pense pas autrement. La crainte de l’augmentation des attaques de la résistance est également communément admise : pour Emil Pain, « les ressources internes pour réapprovisionner les rangs de la résistance armée tchétchène sont encore larges et il est peu probable qu’elle diminuent après l’élimination du président de l’Ichkérie ». Chamil Bassaiev l’a d’ailleurs indiqué : « tous les mujjahidins ont appris la mort d’Aslan de manière calme, on peut même dire avec satisfaction, dans le sens que cela nous donne plus de détermination à continuer la lutte ». Et d’ajouter, lors d’un interview à une agence de presse suédoise : « Maskhadov a été tué en résultat du caractère retors russe, parce qu’il faisait des efforts exagérés pour la paix; maintenant je suis de mes engagements ». Mais « si Poutine observe le droit international, je l’observerai avec plaisir ».

Sources :
Globe, Chechen warlords seen set to expand fight Commander’s killing said to unsettle region; The Los Angeles Times, Hope Died With Chechen Rebel Leader, 13 mars; The Sunday Times, Saudi killer spearheads Chechen war, 13 mars ; New President of Chechnya Sheikh Abdul-Halim: Who Is He?; Chechenpress, Message from the President of the ChRI, Abdul-Halim Sadulayev, to the Chechen nation, 14 mars;  RFE RL, Analysis: Chechen Resistance Closes Ranks, 15 mars; Chechen press, Decree of the President of the ChRI, Abdul-Halim Sadulayev , 15 mars; Moscow Times, Chechnya without Maskhadov, 16 mars; Reuters, Chechen rebels unbowed by leader's death – warlord, 18 mars; Kavkaz Center, Chechen rebel leader Basayev interviewed by Swedish agency, 21 mars

Qu’en est-il des initiatives de paix ?

Peu avant la mort de Maskhadov, son représentant à Londres et Ministre de la Culture, Akhmed Zakayev, avait rencontré les membres de l’Union des Comités des Mères de soldats, organisation russe qui avait émis son désir de faire la médiation entre les indépendantistes et les autorités russes. Cette discussion avait été clotûrée le 25 février par un texte demandant l’instauration d’un cessez-le-feu et l’intervention d’une aide internationale. Maskhadov lui-même n’avait jamais arrêté de demander des négociations de paix sans conditions préalables, comme le rappelle sa lettre du 25 février et qui n’a jamais été envoyée à son destinataire, Javier Solana. Il pensait que Vladimir Poutine ne connaissait pas la situation et que 30 minutes lui suffiraient pour trouver un terrain d’entente. Les idées forces du plan de paix proposé par son gouvernement, le plan dit Akhmadov d’envoi de troupes de l’ONU et de création d’une administration internationale, y était réitéré.

Avec la mort de Maskhadov, un défenseur de la paix négociée en Tchétchénie disparaît. La situation ressemble à celle d’avril 1996, lorsque le président tchétchène Djokhar Doudaiev, avec lequel Eltsine refusait de négocier, avait été tué et que Yandarbiev, plus radical, lui avait succédé. L’approche des élections avait alors poussé Eltsine à rencontrer les nouvelles autorités, pour un accord qui sera abandonné dès juillet. Qu’en est-il aujourd’hui des possibilités de négociation de paix ? « La recherche de la paix est maintenant un problème pour la Russie et ses leaders. Les leaders tchétchènes ne vont plus s’ennuyer avec cela », déclarait Zakayev. « Maintenant il n’y a plus que des voleurs, des pirates, des fanatiques et des renégats ou des revanchards amers sur le champ de bataille » , déplore le professeur Georgi Derluguian. La voie des plans de paix élaborés sous l’égide tchétchène est-elle définitivement fermée? Pour Oleg Orlov, de l’organisation des droits de l’homme Memorial, Sadullaiev manque d’autorité pour imposer un plan de paix, car il n’a pas la légitimité présidentielle et la splendeur d’un chef d’état-major.

Le retour du corps a une importance toute particulière dans ce contexte. Après avoir été identifié par des combattants captifs et des proches à Khankala, le corps a été transporté au 124e laboratoire militaire de Rostov pour davantage d’analyses, qui se sont conclut par une reconnaissance à 100% de l’identité de Maskhadov le 30 mars. Selon Igor Trunov, un juriste russe, l’enterrement se fait par les forces spéciales, selon une loi adoptée le 20 mars 2003. L’article 49 de la Constitution russe établit pourtant que toute personne non jugée est considérée comme innocente. « En quoi un soldat se distingue-t-il d’un brigand ? » « Tout d’abord par le fait qu’un soldat n’offense pas l’ennemi tué, vaincu. Il n’exhibe pas son corps aux regards de la foule. Il l’enterre lui-même ou bien il remet son corps à ses proches afin que, selon leur foi et leurs coutumes, ils le rendent à la terre  ou au bûcher », nous rappelle Elena Bonner, veuve d’Andrei Sakharov, prix Nobel de la paix. L’Union des Comités des Mères de soldats plaide pour le retour du corps à sa famille : «  on ne mène pas une guerre contre un mort » , a déclaré Valentina Melnikova, présidente de l’Union. Anzor Maskhadov a décidé de se battre pour la restitution : « Je ne dis même pas qu’il doit nous revenir car il est président, mais juste parce qu’il est le chef de notre famille. » Même des personnalités tchétchènes pro-russes, tels que Taus Djabrailov, président du Conseil d’Etat, ou Aslanbek Aslakhanov, conseiller de Poutine, se sont déclarées en faveur de la restitution du corps à sa famille. Patrick Robertson, un consultant britannique ayant connu Maskhadov, va tenter de poser la question aux parlementaires de son pays. De l’autre côté de la Manche, à la requête de la diaspora tchétchène en Europe, une pétition est destinée à la présidence de l’Union européenne. Elle est disponible à l’adresse suivante : http://www.petitiononline.com/cheche/petition.html

Il faut également rappeler qu’aucune nouvelle n’est parvenue sur le sort des personnes accompagnant Maskhadov, ni sur les sept proches d’Aslan Maskhadov qui avaient disparu en décembre 2004.

Sources :
Washington Post, Chechen War's Regional Reach, 10 mars; Chechen Times, What is the difference between a soldier and an executioner?, 11 mars; RFE RL, Chechnya: Succession Could Signal Shift Toward Battle-Hardened Youth, 11 mars; TOL, From President to Puppet?, 14 mars; Mosnews, Soldiers’ Mothers Urge Russia to Give Maskhadov’s Body to Relatives, 16 mars; IWPR, Caucasus Reporting Service, n° 278, 16 mars, Chechenpress, The decision of the Chechen Diasporas in Europe, 17 mars






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