| Janvier 2005 |
Evénement
Dix ans d'un conflit sans fin
« Certainement, ce qui se déroulait en Tchétchénie à ce moment était alarmant. Mais ces problèmes n’étaient pas insolvables, et l’introduction des troupes dans la république était une mesure totalement inadéquate. Cela fut une grande et tragique erreur, qui a mené à une seconde campagne militaire et à une guerre terroriste. Des milliers de gens sont morts, et la Tchétchénie a souffert une dévastation catastrophique, mais la situation y reste non réglée ». (Gorbatchev)Après avoir tenté de saper le pouvoir du président tchétchène Djokhar Doudaiev – déjà fortement contesté en Tchétchénie – en soutenant l’opposition d’Avtourkhanov, après avoir refusé de négocier directement avec lui, Eltsine décida de lancer ses troupes ainsi que des volontaires tchétchènes d’opposition. Nous sommes le 26 novembre 1994. L’opération est un échec complet : 150 hommes sont fait prisonniers. Largement critiquée par les médias russes, cette intervention n’est, selon des témoignages d’officiers et de soldats, qu’une partie d’une « opération secrète sur le territoire de la république tchétchène ». Ivan Rybkin, président du parlement, se rappelle en ce mois de novembre 1994 : « je ne sais pas pourquoi, mais Boris Nikolayevich [Eltsine] se tourna vers moi, me regarda directement dans les yeux et dit : ‘J’ai vraiment peur que cela se transforme en un second Afghanistan ». Le 11 décembre, les autorités russes et tchétchènes acceptent de négocier le lendemain à Mozdok, en Ossétie du Nord. Le jour même, Eltsine envoie ses troupes pour une « petite guerre victorieuse ». Une « sérieuse erreur » tel qu’Eltsine le reconnaîtra plus tard.
Début décembre 1994, Eduard Vorobyov, le premier adjoint des forces terrestres russes, décide de démissionner plutôt que de mener une opération de « restauration de l’ordre constitutionnel » en Tchétchénie pour laquelle l’armée n’était pas préparée. « Je frissonne encore quand je me rappelle que certains conscrits ne savaient même pas charger leurs fusils ». Les adjoints du Ministre de la défense, Boris Gromov, Valery Mironov et Georgy Kondratyev, démissionnèrent également. Le général Lebed, futur artisan de l’accord de paix, déclarera : « Je suis prêt à commander l’opération sur Grozny si les fils de dirigeants sont dans mes rangs. » En août 1996, après l’attaque surprise des forces tchétchène sur Grozny, Goudermès et Argoun, le Premier Ministre, Tchernomyrdine, estime à l’époque que la guerre doit être arrêtée, pour ne pas devenir un nouvel Afghanistan. Pour Alexander Lebed, nommé représentant spécial pour la Tchétchénie le 10 août 1996, « la solution doit être trouvée à Moscou. Ils doivent chercher
une nouvelle approche pour le problème tchétchène maintenant ». Celle-ci viendra le 31 août 1996, lors de la signature de l’accord de Khassaviourt entre Alexander Lebed et Aslan Maskhadov. Sans traiter les racines du conflit.
En 1999, un inconnu devient Premier ministre : il s’appelle Vladimir Poutine. Si Eltsine veut partir en paix, il faut lui créer une image de gagnant. « Les élections sont passées, mais la guerre ne l’est pas. On ne nous dit pas que nous combattons des anciens conducteurs de tracteurs, des secrétaires des Komsomols ou des colonelsde l’armée soviétique en Tchétchénie. Nous combattons le fondamentalisme islamiste international ». Aujourd’hui, « la guerre en Tchétchénie a une influence fondamentale – pour ne pas dire totale – sur toute la vie de la Russie », explique Emil Pain, directeur du Centre des Etudes ethnopolitiques de Moscou. Racisme, violence. « La guerre en Tchétchénie, plus que tout autre facteur, a mené à une montée des attitudes traditionnelles et centrées sur l’état dans la société russe, et augmenté l’espoir populaire pour la gouvernance par une ‘main forte’ ». Les Russes « qui ont été à la guerre, ont
appris à tuer, reviennent et n’ont rien à faire », décrit Bencharsky, président d’une association de vétérans. Selon Valentina Melnikova, présidente de l’Union des Comités des Mères de Soldats, 25 000 soldats russes seraient décédés depuis 1994, soit davantage que durant la guerre soviéto-afghane. La guerre a également eu une influence sur les organisations de droits de l’homme russes et les partis libéraux : estimés en 1994, ils sont aujourd’hui totalement tombés dans l’oubli de la population, déçue par la faillite de leurs idées. L’oubli par les organisations du sort des Russes en Tchétchènie a joué un rôle dans cette déception. On peut également rajouter la nécessité pour les autorités russes, en pleine débâcle, d’avoir un bouc-émissaire. Mais la deuxième guerre va porter un coup fatal aux organisations de droits de l’homme : la guerre est alors perçue comme nécessaire par une majorité de Russes.
La guerre a également des effets sur le Nord-Caucase. Si les diverses crises qui jalonnent actuellement les politiques des républiques n’ont pratiquement aucun effet sur la popularité de Poutine, elles pourraient, même si ce n’est pas l’option la plus probable, dégénérer en une crise globale de la région, estime Malashenko du Centre Carnegie. Au travers des républiques, de plus enplus de musulmans se radicalisent : « Nos ancêtres et nos parents ont fait fausse route avec le soufisme, qui porte en lui le paganisme et le culte des cheikhs. L’islam doit être pur », déclarent des étudiants à la journaliste du Monde, en Ossétie du Nord, où le drame de Beslan
a pris place. Moussa, policier ingouche, prophétise : « Si le pouvoir ne met pas fin à la répression aveugle contre les musulmans, dit-il, ce qui s‘est déroulé ici ne sera rien en comparaison avec ce qui va se produire dans le Caucase du Nord. Les jeunes sont en état de révolte et ne reconnaissent plus l‘autorité du muftiyat (autorités musulmanes officielles). »
La guerre a changé de visage, elle s’est transformée : les bombardements massifs sans discrimination ne sont plus présents, sauf dans le sud, remplacés par des attaques à plus petite échelle – individuelles ou collectives. La résistance indépendantiste, estimée à 1200 hommes
par les forces russes, patiente et attaque, pose des mines, soutenue par une partie de la population. Les intérêts s’accumulent avec le temps : « Ce n’est pas tant une guerre dite de résistance qu’une guerre d’influence et de business entre diverses structures de pouvoirs », telle que durant l’entre-deux-guerres.
« L’armée islamiste a été éliminée. La plupart des zones de Tchétchénie sont maintenant relativement sous contrôle. La Tchétchénie a commencé à restaurer toutes ses institutions politiques et son économie est réhabilitée… Tous ces développements vont continuer et toute
négociation à propos d’une sécession de la Fédération ne peut qu’être considérée comme dangereuse », estime Sergei Markov, analyste politique. Interrogé par IWPR, un professeur tchétchène de Grozny déclare: « En terme économique, la république a perdu des décennies.
Le chômage officiel est au-dessus des 70%. De plus en plus de jeunes sont accros à la drogue ou à l’alcool. Sans mentionner les milliers de personnes qui sontmortes ou ont disparu, qui sont handicapées ou orphelines. Voilà ce que cette guerre a coûté à notre peuple ». Même le président tchétchène Alu Alkhanov reconnaît que les forces russes sont coupables de nombreuses violations de droits de l’homme. « Les hommes chargés du maintien de l’ordre, lorsqu’ils ont arrêté un suspect, n’informent pas toujours les autorités locales et les familles
des détenus, ce qui est une violation de la loi ».
« En aucune manière, la Russie n’aspire à devenir le centre d’un nouvel empire [...]. Ce rôle est pernicieux et pour l’avoir tenu pendant longtemps, la Russie le comprend mieux que quiconque. Qu’en retire-t-elle aujourd’hui ? Est-elle plus libre ? Plus riche ? Plus heureuse ? [...] L’histoire nous enseigne qu’un peuple qui en gouverne d’autres finit toujours par en payer le prix. » (Boris Eltsine, 19 novembre 1990) Des leçons de la première guerre, les Russes auront tout oublié, sauf une : la guerre se gagne en contrôlant les média. Même après la tragédie de Beslan, la guerre reste absente des informations russes. Pour Alexei Malashenko, cela signifie « que la société est malade ».
Ria Novosti, Ten years of undeclared war, 3|12
RIA Novosti, North Caucasus expects proactive measures
from Moscow, 3|12
AP, 4|12
Toronto Star, Dec , : Grozny dies, 7|12
IWPR, Caucasus Reporting Service, No. 265, 8|12
AFP, Chechen leader admits Russian abuses, 8|12
Jamestown Foundation, Chechnya Weekly, Volume
V, Issue 45, 8|12
Chechnya Tore Rights Movement Apart, 10|12
The Times, Grozny gangsters hold sway in a wasteland
created by Russia, 11|12
Le Monde, Dix ans de conflit en Tchétchénie : l‘islamisme
gagne la région, 11|12