| Décembre 2004 |
Evénement
Les tribulations de la négociation de paix
Une proposition de médiation
En octobre dernier, l’Union décide de tendre la main aux indépendantistes et d’exercer une médiation dans ce conflit. « Nous voulons agir du côté des gens et pas de celui des officiels parce qu’il est clair que ni le Kremlin ni nos politiciens ne veulent des négociations », déclare la présidente, Valentina Melnikova, géologue de formation et l’une des créatrices de l’UCMS. Les forces indépendantistes avaient accepté. « Nous sommes reconnaissants aux Mères de Soldats d’avoir noté le prix terrible que le peuple tchétchène doit payer pour 10 ans de guerre. Nous comprenons également la souffrance de ces Mères de soldats quand leurs fils sont morts dans une guerre dont ni le peuple tchétchène ni le peuple russe n’avaient besoin », avait répondu Akhmed Zakayev, Ministre de la Culture du gouvernement Maskhadov et émissaire de ce dernier. Invité par le député européen Bart Staes et le groupe des Verts, Zakayev était censé arriver mardi 23 novembre afin de discuter avec Valentina Menikova. C’était sans compter avec le Ministère belge de l’Intérieur, qui a refusé de donner son approbation à une telle rencontre. S’il arrivait en Belgique, Zakayev serait renvoyé directement vers la Grande-Bretagne, où il a reçu l’asile politique.
Quelles sont les raisons de ce refus ?
Les raisons du refus des autorités belges de recevoir Akhmed Zakayev sont officiellement liées au mandat d’arrêt qui repose encore sur ses épaules. Répondant à une question parlementaire d’une députée Ecolo, le Ministre belge des affaires étrangères, Karel De Gucht, a déclaré : « J’attire votre attention sur le fait que l’intéressé était, outre un signalement Interpol, également signalé comme « non admissible » au système d’information Schengen (SIS) et ce, sur l’ensemble du territoire Schengen, et donc en Belgique. Par conséquent, en application des règles Schengen et de la loi du 15 décembre 1980 sur l’accès au territoire, le séjour, l’établissement et l’éloignement des étrangers, M. Zakaiev se devait d’être refoulé ou éloigné du territoire Schengen vers la Grande-Bretagne ». Pourtant, Zakayev a été blanchi de toutes les accusations russes à son encontre lors d’un procès tenu à Londres en 2003. Un mandat, il est vrai, toujours en cours, mais qui n’a pas empêché de nombreux pays, dont la Belgique en mai dernier, d’accueillir Zakayev sur leur territoire. Etonnante constance politique.
Une autre raison est probablement liée à la rencontre belgo-russe de décembre ainsi qu’aux relations russo-européennes. Quelque peu mises à mal les derniers temps par les sujets sensibles tels que la politique européenne de voisinage (PEV) qui concerne l’Ukraine ou encore le Caucase du Sud, la guerre en Tchétchénie, les droits de l’homme dans les pays baltes, Kaliningrad, etc. (Cf. International) La Russie, partenaire économique important, se doit d’être ménagée.
Quelle réaction du côté russe ?
L’UCMS n’est pas grandement appréciée des autorités russes, considérée comme beaucoup trop vindicative concernant l’état de l’armée. Cependant, le délabrement de celle-ci est reconnu par les autorités : le Ministre de la Défense, Ivanov, a reconnu qu’un quart des blessures des soldats étaient infligées par d’autres soldats, les jeunes conscrits étant souvent battus par les anciens, sans parler des pratiques de bizutage (‘dedovshchina’) extrêmement violentes, des suicides, des maladies. Les salaires y sont bas : 34% des officiers gagnent moins que le salaire moyen de l’entité fédérée dont ils sont issus. Un commandant de peloton gagne 150$ par mois, tandis qu’un commandant de compagnie vit avec 175$ mensuellement. L’état des troupes en Tchétchénie est un reflet inquiétant de l’armée en général. Dans un article au Chicago Times, Natalia Zhukova, présidente d’une section de l’UCMS, témoigne de soldats sans uniformes, sans médicaments, obligés de mendier auprès des Tchétchènes. « Aujourd’hui, les forces armées russes représentent toujours une menace sérieuse – à notre propre peuple », estime-t-elle. Un nouveau film russe, « Mon beau-frère Frankenstein » de Valery Todorovsky, illustre ce ‘syndrome tchétchène’ au travers de l’histoire du retour d’un soldat de guerre, abîmé physiquement et psychologiquement, et de la difficulté de réintégration dans la vie civile.
L’estime des autorités pour l’UMCS ne s’est certainement pas améliorée depuis que les Mères de Soldats se sont constituées en parti politique – le ‘Parti populaire uni des Mères de soldats’ – ce 7 novembre dernier, Valentina Melnikova à leur tête. « Tous les politiciens que nous avons soutenu durant les élections – une fois que notre bon nom les a aidés à être élus – nous ont tournés le dos ». Non satisfaits de la situation des droits de l’homme en Russie, l’Union a décidé de les défendre sur la scène politique. Le parti espère pouvoir rentrer dans la chambre basse du Parlement, la Douma, lors des élections de 2007. Cette création est vilipendée par certains députés russes comme étant un moyen de vendre la Russie à l’Occident. « Il ne peut exister aucune tentative de spéculation sur les inquiétudes naturelles des gens concernant le destin de leurs bien aimés pour des fins politique qui conduisent et encouragent le terrorisme » a déclaré le Ministre des Affaires étrangères Sergei Lavrov. Les autorités russes ne sont pas donc prêtes à soutenir l’initiative. «Négocier avec des bandits est inacceptable», «on ne parle pas avec des tueurs d'enfants», a soutenu Sergei Mironov, président du Conseil de la Fédération.
« Abandonnée au milieu des deux extrêmes [les islamistes et les Tchétchènes qui se sont radicalisés], se situe la majorité silencieuse des Tchétchènes ordinaires. Il est difficile de penser à un groupe de gens plus malchanceux. Ils ont souffert dix ans de bombardements, de tortures, de pillages et exactions de l’armée russe et de la prédation de la frange islamiste. Ils ont également – même s’ils en sont peut-être faiblement conscients – été démonisés par association avec un monde extérieur qui utilise trop souvent l’épithète ‘Tchétchènes’ comme synonyme de la sauvagerie et du terrorisme. La plupart des Tchétchènes dont je parle disent que l’indépendance a disparu de l’agenda. Les thèmes sont la survie, les droits, la sécurité et la reconstruction. Il est également clair que vu comment les forces de sécurité russes ont causé les problèmes en Tchétchénie plutôt que de les résoudre, le seul moyen est d’internationaliser le conflit avec des observateurs étrangers. Mais Moscou et le monde extérieur sont loin de le reconnaître. » Les autorités belges, à leur tour, semblent faire l’amalgame.
› AFP , Valentina Melnikova élue leader du nouveau parti des mères de soldats russes, 7 novembre ; RFE/RL, Newsline, vol. 8, n°211, part I, 8 novembre; Reuters, One in four army injuries in Chechnya from bullying, 12 novembre; Euractiv, Putin to meet EU leaders in 25 November summit , 12 novembre ; Mosnews , Russian Soldiers’ Mothers Propose to Negotiate With Chechen Separatists , 13 octobre; Libération, Les Mères de soldats russes vont rencontrer des représentants tchétchènes à Bruxelles, 16 novembre; Reuters, Soldiers’ mothers enter Russian politics with a bang, 17 novembre; Index for free expression, Thomas de Waal: Chechnya: ‘War on terror’ legends debunked A war of unintended consequences, 18 novembre; Reuters , Belgium vows to return wanted Chechen to UK , 20 novembre; The Chicago Times, Military is brutal to young recruits, 28 novembre; RIA Novosti, Russian army gets new recruits , 1 décembre.