Le Groupe Tchétchénie
Octobre 2004
Le Courrier Tchétchène

Sommaire

Evénement

  Prise d’otage à Beslan

Le 1er septembre, dans l’école n°1 de Beslan, les élèves et leurs familles sont présentes afin de fêter le premier jour d’école, le ‘Jour de l’étude’. Avec l’apparition des terroristes, la mort de deux policiers présents et d’un père de famille, la prise d’otage la plus sanglante de l’histoire prend place en Russie. Pendant trois jours, plus de 1200 personnes seront retenues dans le gymnase et les classes de l’école par une trentaine de terroristes, hommes et femmes parfois très jeunes (17-18 ans). Après avoir pu boire pendant les premiers 24 heures et être convenablement traités, les otages sont contraints de se passer d’eau. Ce manque d’eau sera le plus traumatisant, témoigneront ensuite les enfants. Le 3 septembre, la prise d’otage prend fin dans le chaos. Officiellement, 339 personnes sont mortes, dont près de la moitié sont des enfants, tandis que plus de 700 sont blessées. L’impuissance des forces de l’ordre alors flagrante, mais rejetée en bloc par le Président : « Je crois qu’aucun autre Etat ne dispose de forces spéciales aussi courageuses », déclare Poutine devant un parterre de journalistes. Des trois terroristes arrêtés, comme l’avait déclaré par le porte-parole Lev Djougaïev le 3 septembre, il n’en reste aujourd’hui plus qu’un. Et la difficulté de faire la lumière sur tous les faits.

Depuis lors, Poutine refuse d’établir un lien entre Beslan et le conflit en Tchétchénie (« il n’y a aucun lien entre la politique russe en Tchétchénie et la prise d’otage »), et parle de ‘terrorisme international’, d’Al Qaeda et de financements occultes (« nous savons précisément d’où vient ce financement »). Pourtant, la prise d’otage a surgi dans un contexte de tensions dans le Caucase du Nord et d’attentats suicides particulièrement meurtriers et au nombre sans cesse croissant depuis 2003. Si la déstabilisation du Caucase provoquée par la guerre en Tchétchénie et les événements de Beslan est encore difficile à jauger sur le moyen et le long terme, Poutine ne guérira rien en niant qu’un terreau de violence dans en Tchétchénie permet aux extrémistes de prendre racine. « L'armée y tue, y viole, y vend des armes et des cadavres en toute impunité. La loi du FSB règne en maître. C'est pour cela que la Tchétchénie est devenue une fabrique de production de terroristes qui menace la Russie tout entière », témoigne Ilyas Akhmadov, Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Maskhadov. Et si Poutine défend l’idée que les Tchétchènes soient impliqués, les Tchétchènes pour leur part percoivent la radicalisation à leur égard. Comme l’exprime Khassan Baiev, médecin tchétchène exilé aux Etats-Unis, « les Tchétchènes ordinaires partagent mon chagrin face au terrible carnage de l’école de Beslan. Mais ils ont également peur, sachant qu’ils seront blâmés».

Historique

1er septembre
Les preneurs d’otage apparaissent dans l’école. Leurs armes semblent avoir été placées bien plus tôt sur les lieux afin de faciliter le travail. Aucune information n’apparaît sur la ou les demandes des terroristes. Pour le président ossète, Dzassokhov, « ils ont dit que la Tchétchénie devait se séparer de la Russie car c’est un Etat indépendant. Mais ils n’ont pas dit à qui ils voudraient parler ou quoi que ce soit. Mon impression est qu’ils sont coupés du monde extérieur ». Le lendemain, Rouslan Aouchev, l’ancien président ingouche entré pour négocier avec les terroristes, déclarera des propos similaires : « (…) les hommes du commando exigent que Poutine prenne immédiatement un décret sur le retrait des troupes russes de Tchétchénie ». Il s’aperçoit alors qu’il y a plus de 1000 personnes dans l’école. Pour l’instant, les autorités ossètes déclarent que 354 personnes sont enfermées. En route pour Beslan, la journaliste russe Anna Politkovskaya, connue pour ses vues critiques vis-à-vis du Kremlin, est empoisonnée à bord de l’avion. Elle sera incapable d’y arriver, et en subit encore aujourd’hui les conséquences sur sa santé.

2 septembre
Vu les demandes des preneurs d’otage, Dzassokhov dit avoir eu la possibilité de téléphoner et a contacté Akhmed Zakaeiv, le porte-parole de Maskhadov: « J’ai même eu la permission de prendre contact avec Maskhadov et de lui parler, donc hier [2 septembre], j’ai téléphoné à quelques personnes à Londres ». De Londres, Zakaiev renchérit : « Je lui ai indiqué que j’allais contacter Maskhadov, et que nous ferions tout pour résoudre le conflit. Le lendemain matin, le 2 septembre, Maskhadov m’a donné l’autorisation d’aller à Beslan pour négocier avec les terroristes. Il m’a indiqué être prêt à s’y rendre en personne ». L’intervention d’Aouchev, ancien président d’Ingouchie, durant l’après-midi et sa réussite dans la libération de 26 femmes et enfants détend alors quelque peu l’atmosphère. Mais durant la soirée, la population, qui s’était ammassée aux alentours de l’école, commence à s’agiter au vu du manque d’informations fourni par les autorités russes et ossètes et à la libération minime des premiers otages. Des accusations apparaissent sur des panneaux : « Les autorités nous mentent ! C'est une école qui compte 900 élèves et pour la cérémonie de rentrée, il y avait aussi plein de parents et de grands-parents. Les otages sont au moins 1 000 ! » À 11 heure le soir, les forces renforcent leurs positions autour de l’école. Andrei Babitski, journaliste pour Radio Liberty, est arrêté pour possession d’explosifs et condamné pour ‘hooliganisme mineur’.

3 septembre
Le matin, Dzassokhov déclare qu’il y aurait plus de 500 personnes dans l’école, d’autres parlent de plus de 1000. Vers 13 heures, suite à un accord avec les preneurs d’otage, une équipe de sauvetage du Ministère des Situations d’Urgence va récupérer les corps des personnes décédées le 1er septembre. À peine l’équipe sort-elle du bâtiment avec deux corps que deux explosions se font entendre : des explosions accidentelles des explosifs accrochés au mur par du papier collant, témoigneront les otages. S’en suit l’écroulement du toit, un échange de tirs et une foule d’otages qui apparaissent. Les otages ont déclaré que l’explosion a fait un trou dans le mur par lequel ils se sont échappés. Les tirs continuent de 13 à 18 heures, s’atténuant à partir de 15 heures. IPWR témoigne des foudres de la foule qui s’abat sur les personnes suspicieuses. Des preneurs d’otage auraient réussi à s’échapper pendant que la foule sortait de l’école, mais les autorités répliquent qu’ils ont été abattus.

Qui sont les preneurs d’otage?

La prise d’otage serait-elle la marque d’Al Qaeda en Russie ? Bien qu’il soie extrêmement difficile de répondre à cette question, plusieurs faits semblent réfuter cette affirmation de Poutine : l’origine des terroristes et le lien entre Bassaiev et Al Qaeda. Tout d’abord, l’origine des terroristes. Les officiels russes se sont rapidement perdu en conjecture à propos de la nationalité des preneurs d’otage, dont le nombre varie autour de 30, soulignant l’absence de Tchétchènes, puis la présence d’une majorité d’Arabes. Selon les otages, interrogés par l’organisation de droits de l’homme Memorial et selon Rouslan Aouchev, il s’agissait d’Ossètes, d’Ingouches, de Tchétchènes et de Russes. Dans la même veine, Kommersant notait que les preneurs s’étaient présentés aux otages et aux policiers comme étant Magas, Fantomas and Abdullah, soit Magomed Yevloyev, dont on perçoit la main dans l’attaque du 21-22 juin en Ingouchie, le garde du corps de Bassaiev ainsi que Vladimir Khodov, issu d’une famille musulmane ossète et potentiel criminel. Du côté des indépendantistes tchétchènes, on refuse toute implication : Akhmed Zakaev, le porte-parole du leader indépendantiste Maskhadov, a nié fermement toute implication des hommes de Maskhadov dans la prise d’otage de Beslan, et, comme Ilyas Akhmadov, a nié tout lien entre Aslan Maskhadov et Chamil Bassaiev : « une tentative délibérée de plonger l’opinion publique internationale dans la confusion ».

Car ce 17 septembre, Chamil Bassaiev – sous le nom d’Abdallah Bassaiev – a revendiqué la prise d’otage sur le site internet Kavkaz Center. « La brigade des Martyrs Ryadus-Salihin [Jardin des Justes] a mené avec succès une série d’opérations de combat sur le territoire de la Russie : les explosions à Moscou devant un arrêt de bus et près du métro Rijskaïa – par la section régionale moscovite des martyrs ; les deux explosions d’avions de ligne russes par la section des opérations spéciales ; et l’opération dans la ville de Beslan par le deuxième bataillon des Martyrs sous le commandement du colonel Orstkhoev. » Une opération qui lui aurait coûté, dit-il, 8000 euros, et qui aurait demandé la participation dans le commando de 14 Tchétchènes, 9 Ingouches, 3 Russes, 2 Arabes, 2 Ossètes, un Tatar, un Kabarde, et un Gouran. L’ancien combattant de la liberté, auteur de la prise d’otage de Boudennovsk en 1995 et aujourd’hui radical de l’islam a-t-il des liens avec Al Qaeda? La question est épineuse pour les experts du terrorisme. Ils estiment que si ses financements provenaient auparavant de l’étranger, ils auraient eu tendance à se tarir depuis la guerre en Irak. Bassaiev lui-même déclare avoir reçu 18 000$ de fonds extérieurs, mais étrangers à Al Qaeda. Selon les experts russes et Ilyas Akhmadov, Ministre des affaires étrangères du gouvernement Maskhadov, la présence d’étrangers en Tchétchénie est minime, loin d’une ‘internationalisation’ du conflit. Enfin, la décapitation de la base arrière géorgienne depuis la mort de Guelaiev permet également à un expert militaire américain de douter de l’influence de cette région, bien que l’ambassadeur américain à Tbilissi, Richard Miles, ait estimé ce 14 septembre que des rebelles tchétchènes s’y cachaient toujours.

Quel danger d’extension du conflit tchétchène ?

La prise d’otage en Ossétie du Nord et l’implication d’Ingouches dans celle-ci risque d’avoir des effets dévastateurs sur les relations entre ces deux peuples. Pour comprendre les tensions entre Ossètes et Ingouches, il faut remonter à la période de la déportation. Lorsque les peuples déportés, parmi eux les Tchétchènes et les Ingouches, seront envoyés dans l’Est de l’URSS, les frontières de leurs régions vont disparaître et les territoires seront redistribués aux voisins contraints ou complaisants. Lors du retour de ces déportés à partir de 1957, le territoire de la Tchétchéno-Ingouchie sera recomposé, mais sans le district de Prigorodny, attribué aux voisins ossètes. Ayant été composé à majorité d’Ingouche, ce territoire perdu sera l’objet d’un irrédentisme qui trouvera son climax en 1992, lorsque les forces ossètes épureront le district de tous ses Ingouches.

Il est encore tôt aujourd’hui pour s’exprimer sur une reprise des hostilités. Une série de manifestations spontanées a vu le jour durant les jours qui ont suivi la prise d’otage, dont celle du 4 septembre, où des Ossètes ont marché vers le camp de réfugiés ingouches de Kartsa. Dans le district ossète de Prigorodny, les manifestants demandent le départ de la minorité ingouche encore présente. Afin de calmer les tensions, les troupes de l’intérieur, la police locale et l’armée fédérale font des patrouilles conjointes à la frontière entre l’Ingouchie et l’Ossétie. Pour certains, comme le sociologue ossète Alexander Dzadziev, une volonté d’extension du conflit tchétchène à la totalité du Caucase était recherchée par les terroristes. Mais il semble encore trop tôt que pour tirer des conclusions de cet événement.

Chronique des attentats et prises d’otage

Cette prise d’otage n’apparaît pas dans un vide. Depuis 2000, les attentats commis par des Tchétchènes se sont multipliés : quasiment inexistants auparavant, ils marquent actuellement l’actualité. Si les attentats suicides sont les plus fréquents, les prises d’otage paraissent davantage comme des cas particuliers. Du 23-26 octobre 2002, la Russie avait vécu au rythme de la prise d’otage du théâtre de la Doubrovka, à Moscou, où 41 membres retinrent plus de 800 personnes en otage. Selon les sources officielles, 129 personnes périront.

Trois attentats suicide ont précédé Beslan. Le 24 août 2004, deux Tupolev explosent quasiment simultanément en plein vol, faisant 88 morts. Satsita Dzhbirkhanova et Amanat Nagayeva, deux Tchétchènes considérées comme les auteurs des actes, auraient été arrêtées par la police peu avant d’embarquer et auraient été relâchées sans contrôle. Une faible somme (40 euros) aurait permis à l’une des deux présumées terroristes, présente dans le Tupolev-154, de monter dans l’avion. Satsita Dzhbirkhanova et Amanat Nagayeva vivaient ensemble à Grozny. Deux jours avant les explosions, elles étaient sur le chemin pour Bakou, où elles devaient acheter des fournitures pour enfants à vendre à Grozny, avec Rosa Nagaeva et Mariam Tabourova. Pour leurs voisines de Grozny, elles ont été enlevées et leurs noms employés. Aucun mort à venger pour Satsita, des dettes accumulées en Tchétchénie qui, dans la tradition, les liaient : leurs proches doutent qu’elles aient réellement commis ces attentats. Mais quelques jours plus tard, le 31 août, une autre femme se fait exploser près d’une station de métro Rijskaïa, sur une des avenues principales de Moscou (Prospekt Mira), causant la mort de 10 personnes et en blessant 51. Les trois attentats sont revendiqués par les brigades Istambouli, avant de l’être par Chamil Bassaiev.

Quelle est la réaction de la population russe ?

Alors que la prise d’otage du théâtre de la Doubrovka avait créé a posteriori une assise populaire en faveur de la continuation de la guerre en Tchétchénie, Beslan a eu l’effet opposé, selon Youri Levada, président du centre VTsIOM-A. Selon le dernier sondage, 65% des Russes seraient favorables à des négociations. Mais si, comme l’explique Marie Mendras, « aujourd’hui, les Russes sont très inquiets, car ils comprennent que la violence dans le Nord Caucase augmente jour après jour et que le gouvernement ne leur propose comme politique qu’une accentuation du recours à la force avec, bien sûr, le danger d’attentats renouvelé », ils soutiennent leur Président, sans avoir d’autre alternative.

Quelle solution selon Poutine ?

Malgré l’émotion des événements, Vladimir Poutine est resté inflexible, l’air grave. « En privé, selon les personnes qui lui ont parlé, l’ancien officier du KGB, habituellement cool, s’en prend avec frustration à son incapacité à arrêter la violence et répond avec une colère bouillonnante à ceux qui questionnent son approche ». « Nous devons admettre que nous n’avions pas totalement compris la complexités et les dangers du processus qui est à l’œuvre dans notre pays et dans le monde. Dans ce cas, nous avons été incapables de réagir de manière adéquate. Nous nous sommes montré comme étant faibles ? Et les faibles sont battus » déclare-t-il. Dès le 9 septembre, son Ministre russe de la Défense, Serguei Ivanov, déclare l’intention de garder la même politique en Tchétchénie, tandis que le Ministre russe des Affaires étrangères Serguei Lavrov s’échauffe des demandes occidentales de solution pacifique en Tchétchénie : « de tels appels sont très blasphématoires, spéculant sur base de la tragédie, ignorant la situation réelle en Tchétchénie, et [en plus] en interférant dans nos affaires intérieures ». Le 13 septembre, Poutine se décide : il relancera et complétera la concentration du pouvoir entre ses mains, fermant ainsi toute porte à une révision de sa ligne politique dans le Caucase. De nombreuses réformes politiques et sécuritaires sont prévues pour mettre en oeuvre cette ‘unité’ du pouvoir (cf. Russie ci-dessous).

Après avoir refusé la tenue d’une enquête, Poutine a également soutenu la création d’une commission d’enquête sur les événements de Beslan qui devra rendre son rapport sur le déroulement de ces trois jours. Selon NTV, la commission aurait déjà amassé plus de 4000 pages de documents en quatre jours sur place. Mais pour Boris Nemtsov, de l’ancienne Union des forces de droite, la commission a davantage été crée pour cacher que pour révéler. Il restera à juger lorsque les conclusions seront rendues publiques. Mais cela ne sera pas avant 6 mois, selon Alexander Torshin, président de la commission. Une aide financière pour les victimes est également prévue selon le premier Ministre, Mikhail Fradkov : 4700 euros pour les familles de personnes décédées, 2000 euros pour les blessés et 1000 euros pour les otages.

Références

Libération, En Ossétie du Nord, la peur que le sauvetage vire au carnage, 3 septembre ; IWPR, Caucasus reporting service, n° 250, 3 septembre; Memorial, Beslan : the hostage taking at the school, 5 septembre ; Le Soir, Après Beslan, Poutine livre ses vues, 8 septembre; Reuters, Prise d’otages à Beslan, l’implication d’étrangers mise en doute, 9 septembre ; Le Monde, Où va la Russie de Poutine ?, 9 septembre ; RFE-RL, Newsline, vol. 8, n°173, part I, 10 septembre; Le Figaro, Interview d’Ilias Akhmadov, 10 septembre ; New York Times, Chechen Rebels Mainly Driven by Nationalism, 12 septembre; Washington Post, Chechnya War a Deepening Trap for Putin, 13 septembre; Boston Globe, The scenes at Beslan weren't so unfamiliar, 13 septembre; AP, Chechen Rebel Envoy Seeks Aid for Peace, 14 septembre, Le Monde, L’émissaire tchétchène Zakaïev redoute d'autres actes terroristes, 15 septembre; IWPR, Caucasus reporting service, n° 253, 15 septembre; Le Monde, Le Kremlin se dit « en guerre », Boris Eltsine rompt le silence, 17 septembre; Chicago Tribune, aftermath of Russian hostage ordeal, 16 septembre ; Los Angeles Times, Chechen rationalizes attacks ; Putin criticizes West, 18 septembre; RFE-RL, Newsline, vol.8, n°184, 27 septembre; Libération, Iouri Levada, l’un des pères de la sociologie russe, menacé par le pouvoir: « Le président demeure très populaire », 27 septembre.

 








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