Le Groupe Tchétchénie
Septembre 2004
Le Courrier Tchétchène

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Evénement



Président Alu Alkhanov, sans surprise

« Alkhanov est dans toute l’actualité sur la Tchétchénie. Il apparaît à la Douma [la Chambre basse du Parlement russe], il rencontre la diaspora tchétchène, il ouvre un jardin d’enfants à Grozny. Les autres candidats ne sont pas aussi visibles. Cela s’applique à la télévision tchétchène, mais également à toutes les chaînes russes », décrit Zaurbek Abdulkadyrov à Timur Aliyev, correspondant de Prague Watchdog.

Comme prévu, Alu Alkhanov a remporté haut la main l’élection présidentielle de ce 29 août, mise sur pied afin de trouver un successeur au président par interim Serguei Abramov. Avec 73.48% des voix, il emporte le scrutin face à ses 6 autres adversaires, dont Khamidov qui a raflé quasiment 9% des votes. 587 000 électeurs étaient officiellement appelés à voter dans 430 bureaux de votes largement protégés par des soldats et 14 000 policiers ce dimanche 29 août. L’élection s’est déroulée calmement, sauf dans le quartier de Zavodskoï (Grozny) où un jeune homme de 20 ans s’est fait exploser, ne causant aucune autre victime. Mais elle ne semble pas avoir été exempte d’irrégularités, dénoncées par les candidats malheureux et par les journalistes présents. Ils ont été témoins de différences entre les chiffres officiels et ceux donnés par les assesseurs, et d’une présence aux bureaux de vote moindre que les 85% de participation officiels. Comme lors de la précédente élection, les urnes ont été remplies de bulletins de vote falsifiés, facilité par la production excédentaire de ceux-ci : « la pratique de vote nous montre que des papiers de vote excédentaires sont nécessaires pour les erreurs de remplissage faites par les électeurs », déclarait à ce propos le président de la Commission Centrale Electorale, qui avait fait imprimer 603 000 bulletins.

À 47 ans, Alu Alkhanov, cet homme peu connu du public avant sa candidature à la présidence, pro-russe bien avant le début de la deuxième guerre, se retrouve en charge le futur de la petite république. « Je ressens le poids d'une énorme responsabilité. Je n'éprouve aucun sentiment d'euphorie. Il est clair qu’un travail difficile nous attend ». Il a pu jouir d’un soutien au début hésitant, puis bientôt sans faille, du président russe Vladimir Poutine. Les média russes l’ont montré à de nombreuses reprises en compagnie du président, et Poutine avait marqué un geste fort en venant en Tchétchénie le 22 août pour le rencontrer. Accompagné d’Alu Alkhanov et de Ramzan Kadyrov, Poutine s’était retiré sur la tombe du président tchétchène décédé en mai dernier à la suite d’un attentat dans le stade de Dynamo, à Grozny.

Dès le départ, les six autres candidats n’avaient qu’un rôle annexe. Seul Malik Saidullayev, l’homme d’affaire tchétchène basé à Moscou, aurait pu être un véritable concurrent. Mais son exclusion par la Commission Electorale Centrale en juillet dernier, pour fautes dans la candidature, avait répété le sort qui fut le sien lors des dernières présidentielles, en octobre 2003. Deux candidats se sont plaints du déroulement de la campagne présidentielle. Khamidov, candidat membre du FSB, tenta d’attaquer les méthodes employées par Alu Alkhanov pour augmenter sa cote de popularité : selon lui, le ‘Conseil public pour les payements de compensation’, créé peu avant l’élection, lui permit de faire de nombreuses sorties, alors que tout candidat doit se retirer de ses occupations publiques lorsqu’il est en campagne. Il dénonce également la mise à la disposition des bâtiments publics pour sa campagne, son bureau étant établi dans un building officiel. De son côté, Abdullah Bugaev s’est déclaré lésé par le temps de parole qui lui a été donné sur les média contrôlés par le pouvoir. Selon lui, Alu Alkhanov bénéficiait de privilèges spéciaux à cet égard.

Alu Alkhanov avait basé son discours sur la lutte contre la corruption, endémique dans la république qui reçoit une grande partie de son budget directement de Moscou, mais dont une partie disparaît dans la zone grise de l’économie illicite. Il a également fustigé la pratique des kidnappings et proposé la création d’une zone économique libre dans laquelle les hommes d’affaires ne payeraient pas de taxes. Il promet également de faire face au taux de chômage élevé dans la République. La tâche ne sera pas simple : l’industrie pétrolière a été totalement détruite par ces années de guerre et aucune entreprise, sauf les entreprises de ciment et de briques, n’ont été relancées. Selon les statistiques officielles, une personne sur dix ne travaille pas, un taux hautement sous-évalué selon IWPR. Le secrétaire de presse du Ministère de l’éducation ne les contredit pas : sur 1000 diplômés, seuls 100 trouvent du travail. Selon Alkhanov, le taux de chômage serait davantage de 76%.

Mais sa ligne de conduite sera surtout la continuation de la politique d’Akhmad Kadyrov. Contrairement à ce dernier, dont on connaissait les états de service au niveau des droits de l’Homme avant son élection à la présidence, Alkhanov n’a pas le portrait d’un homme rude, laissant ses hommes attaquer la population civile et les enfermer dans des lieux tenus secrets. Il semble au contraire avoir une image plus lisse que son prédécesseur. Et plus prometteuse pour la population. Mais son arrivée n’est pas due à une volonté populaire, et sa légitimité n’en sera que plus faible. Il donne néanmoins de l’espoir à une partie de la population éprouvée par dix ans de conflit, qui avait également cru à Kadyrov.

Il n’en aura pas moins fort à faire face aux indépendantistes, qui ont montré au cours de ce seul mois leur volonté de ne pas abandonner la lutte et d’éliminer l’homme qui sera élu à la présidence. Quatre tentatives d’assassinats semblent avoir déjà été menées à son encontre, selon Prague Watchdog. Sans négociations, la République ne connaîtra pas la paix, comme l’a encore rappelé Akhmad-Khadzhi Shamayev, le mufti qui succéda à Akhmad Kadyrov. En tant que plus haut leader spirituel de Tchétchénie, Shamayev s’est exprimé sur les élections, qui auraient dû voir la participation des indépendantistes, et sur la situation plus généralement : « Poutine fait tout ce qu’il peut, mais il a besoin de meilleurs aides, des personnes qui peuvent dire la vérité. Il a besoin de parler aux gens qui vivent en Tchétchénie et qui souffrent de la guerre, et pas seulement aux officiels qui pensent seulement à leurs poches ». Selon lui, seules des négociations avec Maskhadov pourraient améliorer le sort de la République.

Alkhanov semblait néanmoins prêt à faire un pas dans cette direction, si Maskhadov reconnaît que sa technique ne mène « ni à la prospérité ni à la paix », a-t-il déclaré le 18 août. Mais il s’est rebiffé le 30 août, déclarant que ni Maskhadov ni l’extrémisme religieux n’auront d’avenir en Tchétchénie. Il aura à ses côtés la nouvelle force armée multi-service, totalement soumise au Ministère de l’Intérieur. La garde présidentielle de Ramzan Kadyrov, ces 5000 hommes dont la majorité provient du côté des indépendantistes, ne disparaîtra cependant pas selon Ruslan Yamadayev, député à la Douma. Directement soumise à l’actuel vice-Premier Ministre, Ramzan, et non au Ministre de l’Intérieur, elle coexistera avec la nouvelle force. Alkhanov a d’ailleurs déclaré que Ramzan Kadyrov devrait rester à la tête des organes chargés de faire appliquer la loi. La population civile ne connaîtra pas encore le repos.

(Gazeta.ru, New Paramilitary Force in the Making in Chechnya, 26 juillet; Prague Watchdog, Four assassination attempts on Alu Alkhanov, 3 août ; Mosnews, Top Chechen Muslim Says Peace Must Involve Rebel, 9 août ; IWPR, Caucasus Reporting Service, n°246, 12 août; RFE-RL, Newsline, vol 8, n° 155, part I, 16 août; RFE-RL, Newsline, vol 8, n°158, part I, 19 août; Prague Watchdog, Khamidov: Alu Alkhanov breaks election campaign rules, 20 août; Le Monde, L’ex-ministre de l'intérieur, Alou Alkhanov, candidat pro-russe, 22 août; Prague Watchdog, On the eve of Chechen elections: Alkhanov is the most visible, 24 août; IWPR, Caucasus Reporting Service, n°248, 25 août; AP, Scrutin présidentiel sans surprise, 29 août ; Reuters, L’homme du Kremlin élu comme prévu en Tchétchénie, 30 août ; Belga, Tchétchénie: Alou Alkhanov a obtenu plus de 73 pc des voix, 30 août ; DPA, Alkhanov rules out peace talks with Chechen rebels, 30 août ; Le Monde, Le simulacre d’ « élection présidentielle » en Tchétchénie a été marqué par un attentat-suicide, 30 août)








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