| Juillet 2004 |
Evénement
Attaques en Ingouchie
Durant la nuit du 21 au 22 juin, plusieurs attaques se sont déroulées dans plusieurs villes d'Ingouchie. Pendant trois heures, les attaquants ont ouverts le feu sur les forces de l'ordre ingouche, sur des civils et des personnalités de la République. Le bilan est lourd, tant humainement que pour la légitimité des forces armées russes et pour la politique de Poutine dans la région.
Quatre vingt huit personnes auront été victimes de la plus grande attaque connue par l'Ingouchie depuis des années. En tenue de camouflage et armés, ces hommes ont pris pour cible le Ministère de l'Intérieur à Nazran, un dépôt d'armes à Troitskaya, ainsi que les postes de police de Karabulak, Sleptsovskaya et Ordzhonikidze. Les combattants ne semblent avoir connu que peu de pertes, contrairement aux Ingouches. Le Procureur de la ville de Nazran, Moukharbek Bouzourtanov, le Ministre de l'Intérieur le colonel Abubakar Kostoev et son adjoint Zaudin Kotiev ont également été tués. Les Nations Unies pleurent aussi l'un des leurs, Magomed Getagazov, pris dans un échange de tirs. Une centaine de personnes ont été blessées. La télévision Al Jazeera a évoqué la possibilité d'otages pris par les combattants, mais ces actions n'ont pas été prouvées. (Mosnews, 55 deads as Chechen rebels invide Neighbouring republic, 22 juin) Un deuil de trois jours a été instauré par le président ingouche à partir du 23 juin, tandis qu'il a annoncé que chaque famille de victimes recevra une allocation de 100.000 roubles. (Itar-Tass, 26 juin)
Le nombre de combattants est à ce jour inconnu : pour certains, il tourne autour de 200. Les autorités ingouches vont jusqu'à 1500. (AFP, Le souffle de la guerre sur l'Ingouchie, 22 juin) Cependant, alors que les autorités ingouches et tchétchènes ont immédiatement remis la responsabilité de ces attaques sur les indépendantistes tchétchènes, de nombreux témoins ont relevé la présence d'Ingouches. Un policier enlevé par ses assaillants a ainsi pu témoigner de l'utilisation de la langue ingouche par certains combattants. Il a été relâché peu de teemps après : "nous ne tuons pas des policiers du trafic. Nous tuons juste les enquêteurs, les procureurs, et les juges qui enlèvent et tuent des Ingouches et qui se vendent aux services secrets russes" a-t-il également entendu. (RFE-RL, Planned Attacks Decimate Ingushetia's Interior Ministry, 22 juin) Le site de Bassaiev (kavkazcenter.com) relève la caractéristique de la mixité des équipes ("un gros détachement de modjaheds, essentiellement ingouches"), sans pour autant déclarer son implication dans ces attaques. (RFE-RL, Newsline, vol. 8, n°117, part I, 22 juin ; AFP, Ingouchie: échec de la normalisation, risque d'extension du conflit tchétchène, 22 juin)
Selon Alu Alkhanov, les attaques auraient pourtant été menées par Magomed Yakovlev sous la direction de Doku Umarov et de Chamil Bassaiev. "Nous disposons d'informations selon lesquelles Bassaïev a préparé lui-même cette opération et qu'elle a été mise en oeuvre par ses hommes" a-t-il déclaré. (Libération, Raids coordonnés dans plusieurs villes d'Ingouchie, 22 juin) Aslan Maskhadov aurait quant à lui approuvé la tenue des opérations. Pour arriver à ces conclusions, Alu Alkhanov se réfère à l'interview donné par Maskhadov à Radio Free Liberty, quelques jours avant les attaques. Il y annonçait des changements de tactiques : "Si jusqu'ici la plupart de nos efforts ont été ciblés sur les actes de sabotage, à partir de maintenant nous allons lancer de grandes attaques". (RFE-RL, volume 7, n°24, 17 juin) Au cours de leur chasse aux responsables, les autorités ont déjà annoncé avoir tué Magomed Yakovlev, tandis que 10 personnes étaient détenues à la date du 24 juin. (RFE-RL, Newsline, vol. 8, n°119, part I, 24 juin)
Que recherchaient les combattants ? Pour Poutine et Alkhanov, les attaques avaient comme but la déstabilisation de la République. Pour Oussam Baïssaïev de Memorial, l'objectif était plutôt de "montrer que la guerre, à laquelle plus personne ne s'intéresse dans la zone fermée qu'est devenue la Tchétchénie, se poursuit en dépit des affirmations du Kremlin". (AFP, Le souffle de la guerre sur l'Ingouchie, 22 juin) L'attrait des armes, prises dans le dépôt de Troitskaya, ne devait probablement pas être absent des motivations des combattants. Mais pour d'autres observateurs, il s'agit surtout de souligner l'implication des Ingouches et de lier celle-ci à la situation que connaît l'Ingouchie actuellement. L'analyste russe Pavel Felgenhauer fait partie de ceux-ci : "Ces combattants étaient sur place depuis longtemps. C'est plutôt l'insurrection d'une armée clandestine". (AFP, Ingouchie: échec de la normalisation, risque d'extension du conflit tchétchène, 22 juin) Depuis l'arrivée de Zyazikov, ancien membre des services de renseignements, en 2002, la situation privilégiée que connaissait l'Ingouchie s'est fortement déteriorée : apparition de 'nettoyages' dans les villages et les camps, disparitions d'Ingouches, ou arrestation de personnes contestant les élections. "Ces méthodes ont poussé les Ingouches dans les bras de Chamil Bassaiev" selon Alexander Cherkassov, de Memorial. (IWPR, Caucasus reporting service, n°239, 23 juin) En effet, les exemples du durcissement du régime et de l'impunité accrue du FSB se multiplient. Quatre personnes furent ainsi arrêtées pour avoir distribué des articles de la journaliste Anna Politkovskaya et la lettre envoyée par un député ingouche, Musa Ozdoev, à Poutine pour critiquer la corruption apparue lors des dernières élections. (RFE-RL, Newsline, vol. 8, n°111, part I, 14 juin; AFP, "Disparu sans laisser de traces": la liste s'allonge en Ingouchie, 24 juin) Les disparitions sont également un phénomène de plus en plus répandu. Au cours des 6 derniers mois, les organismes de droits de l'Homme ont déjà comptabilisé 40 disparitions, dont celle de Rashid Ozdoyev, un jeune procureur enquêtant sur l'implication du FSB dans les enlèvements. (The Washington Post, Young Men vanishing in Russia region, 6 juin) Cependant le président ingouche Zyazikov rejette les statistiques illustrant une augmentation du phénomène. "Ce n'est pas un nombre massif" de disparitions que l'on connaît en Ingouchie : seules 7 disparitions auraient eu lieu depuis son accession au pouvoir. (The Moscow Times, 2 juin)
Pour le président russe Poutine, il est maintenant nécessaire de retrouver les coupables : "Il faut les retrouver et les liquider, et ceux qui peuvent être pris vivants doivent être traduits en justice". (Le Temps, Une attaque rebelle de grande envergure fait au moins 47 morts en Ingouchie, 22 juin) Dès le lendemain, il a effectué une visite éclair en Ingouchie afin d'être témoin du drame. Et annoncer également le renfort de troupes dans le Caucase du Nord : "la décision est prise de déployer en Ingouchie un régiment dépendant du ministère de l'Intérieur et nous renforcerons également les unités dépendant du ministère de la Défense". (Le Monde, Le discours de Vladimir Poutine sur la "normalisation" tchétchène est mis à mal par les attaques en Ingouchie, 23 juin; AFP, Renforts russes dans le Caucase: l'engrenage de la guerre, 24 juin) Car ces attaques ont également éclairé l'absence de réaction des troupes russes présentes dans la région. "Quand nous avons demandé de l'aide à un centre spécial du FSB, ils nous ont répondu qu'ils n'allaient pas risquer la vie de leur gens", a témoigné un officiel ingouche. (RFE-RL, Newsline, vol. 8, n°119, part I, 24 juin)
Ces attaques ont aussi des conséquences très négatives pour les 60.000 Tchétchènes encore présents en Ingouchie dans les centres de logements temporaires, chez des particuliers ou dans des logements particuliers. Suite aux attaques, la suspicion est lourde à leur encontre, comme en dénotent les déclarations des officiels ingouches selon lesquelles les coupables se trouveraient parmi les déplacés tchétchènes, et ce malgré l'existence probable d'équipes mixtes ingouches et tchétchènes lors des attaques. "Ces personnes traversent l'Ingouchie déguisés en réfugiés, et ensuite déposent les armes et restent sur le territoire de la république en tant que personnes ordinaires dans le même déguisement" a déclaré l'actuel Procureur de la République ingouche Mikhail Barakhoyev ce 23 juin. (Caucasian Knot, Anti-Chechen sentiments grow in Ingushetia, 25 juin) Des descentes de forces armées, ressemblant fortement à des nettoyages tels que connus en Tchétchénie, ont pris place dans les jours qui ont suivi dans les camps de Altiyevo, Nesterovskaya et Logovas. À Altiyevo, plus de 50 personnes ont été arrêtées par des forces mixtes russes et ingouches composée d'une centaine d'effectifs. L'organisation Memorial témoigne de violences lors de leur arrestation. (Memorial, IDPs flee to Chechnya, 26 juin) L'électricité et l'eau fut par ailleurs coupées dans certains camps : celui d'Altayevo depuis le 24 juin, Kristall, Logovas et Ordzhonikidzevskaya. (Caucasian Knot, Supply of electricity, gas to refugee centers cut off, 25 juin) Des familles entières ont été rayées des listes donnant droit à l'aide humanitaire, tandis que des appels aux progroms envers les déplacés se sont fait entendre dans les villages. C'est pour y répondre que les leaders religieux, politiques et les déplacés du village de Yandare ont décidé de faire une garde conjointe du camp. Mais l'inquiétude que provoque ce mouvement anti-tchétchène pousse de nombreux déplacés à quitter leurs camps : plus que 10 familles étaient encore présentes dans l'usine à lait d'Altayevo, sur 74 avant le 21 juin. (Society of Russo-Chechen Friendship, IDPs, locals guard refugee camp in Ingush village, 26 juin)