| Juin 2004 |
Evénement
L'assassinat de Kadyrov
Akhmad-Hadji Kadyrov, le très contesté chef de la république tchétchène est mort le 9 mai lors de la commémoration du 59e anniversaire de la victoire lors de la deuxième Guerre mondiale dans le stade Dynamo, à Grozny.
Ce jour-là, le président Kadyrov, élu au cours d'élections contestables d'octobre 2003, n'aurait pourtant pas dû être sur place : sa présence était requise pour un défilé militaire à l'aéroport de Severnyi. Ce n'est qu'en dernière minute que ses plans furent changés et qu'il participa à la commémoration. (L'Express, Poutine au pied du mur, 17 mai) Touché à la suite d'une explosion d'un missile de 152 mm placé dans le béton de la tribune officielle, il est décédé lors de son transfert à l'hôpital. Selon les autorités, six autres personnes ont également été victimes de l'explosion, dont Hussein Issaiev, chef du Conseil d'Etat de Tchétchénie. Un photographe et cameraman de l'agence Reuters, Adlan Khasanov, figure parmi les victimes, alors que le colonel Valeri Baranov a dû être amputé d'une jambe. (Le Monde, Vladimir Poutine promet de venger la mort du président tchétchène, 10 mai) Selon d'autres sources, le bilan aurait cependant été plus lourd, totalisant au moins 30 victimes. Deux autres bombes intactes auraient été retrouvées dans le stade. (AFP, Grozny bomb attack kills Chechen president, up to 31 others, 9 mai)
Ce n'était pas la première attaque à laquelle avait dû faire face Akhmad Kadyrov. L'année passée, une femme avait fait exploser la charge qu'elle portait lors d'une fête à laquelle participait le chef de l'administration provisoire. Au cours des années, Akhmad Kadyrov ne s'était pas fait que des amis en République tchétchène ainsi qu'en Russie. Ancien combattant aux côtés du président Djokhar Doudaiev et d'Aslan Maskhadov lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-96), il avait quitté leur mouvance pour rejoindre les partisans pro-russe pendant la deuxième guerre, débutée en 1999. Son choix était guidé, disait-il, par le rejet de l'incursion de Bassaiev au Daghestan, en août 1999, et par l'alignement d'une partie de la résistance avec les wahhabites. (Pravda.ru, 9 mai ; AP, Akhmad Kadyrov, le séparatiste devenu président tchétchène pro-russe, 9 mai) Nommé en juin 2000 comme chef de l'administration par Poutine, il était devenu la personne-clé du Kremlin en Tchétchénie. Rejeté par une grande partie de la population, il ne s'était pas davtantage attiré ses grâces avec l'utilisation des 'kadyrovtsy', ses hommes en armes, qui semaient la terreur sur le territoire tchétchène. Du côté russe également, sa politique d'indépendance vis-à-vis de Moscou, comme ses critiques des violations russes des droits de l'Homme, n'étaient pas de l'heur de tous. Mais Kadyrov possédait de nombreux avantages aux yeux du Kremlin : issu du plus grand clan tchétchène, le clan de Benoï, il avait été l'imam de Tchétchénie, c'est-à-dire une figure religieuse respectée. Enfin il rejetait l'extrémisme qu'illustraient les wahhabites. (Le Monde, Choisi par le Kremlin dès 2000, Akhmad Kadyrov s'appuyait sur des milices organisant la terreur et le pillage, 10 mai) C'est donc un atout-clé pour la tentative de 'normalisation' de la région que le Kremlin a perdu.
Dès le lendemain de l'attentat, Aslan Maskhadov, dirigeant indépendantiste, a nié toute responsabilité dans l'attentat : "Nous condamnons toute forme de terrorisme et refusons tout acte de terreur de représailles." (Le Monde, M. Maskhadov appelle à des négociations, 12 mai) À la presse française, le ministre des Affaires étrangères indépendantiste Ilyas Akhmadov a rappelé que la seule solution pour mettre fin au conflit est de lancer les négociations réside dans la garantie internationale des Nations Unies : "une chose est certaine: sans intervention extérieure, ce conflit ne connaîtra pas de fin." (L'Express, Ilyas Akhmadov "L'ONU doit administrer la Tchétchénie", 17 mai) Pour Salambek Maigov, ancien représentant de Maskhadov, aujourd'hui en froid avec le leader indépendantiste, c'est l'occasion de relancer les discussions avec Moscou pour établir une autonomie de la Tchétchénie dans la Fédération de Russie. (Libération, Salambek Maïgov, un leader tchétchène, espère une reprise du dialogue avec Moscou, 11 mai) Il a fallu attendre huit jours plus tard pour que le chef de guerre Chamil Bassaiev revendique l'attentat sur le site kavkaz center. "Grâce à la bonté d'Allah, le peuple tchétchène a célébré le 9 mai un double événement, la victoire contre le fascisme et une petite mais très importante victoire sur la Russie" (Reuters, Le chef tchétchène Bassaïev revendique l'assassinat de Kadirov, 17 mai) "Nous demandons pardon au président de l'Itchkérie [la Tchétchénie] Aslan Maskhadov de ne pas avoir pu jeter la tête de Kadyrov à ses pieds au sens propre du terme, comme nous l'avions promis il y a un mois" note également le communiqué. Pour Gazeta.ru, le communiqué de Bassaiev remet en cause la déclaration d'innocence d'Aslan Maskhadov, faite dès le lendemain de l'attentat. Mais pour Prima News, le véritable instigateur de l'attentat serait plutôt Sulim Yamadaev, chef des forces du ministère de l'intérieur, qui contrôle avec son frère Hali le sud de la Tchétchénie. (The Guardian, A headless monster, 21 mai) En conflit depuis peu, Ramzan Kadyrov aurait été blessé par Yamadaev au cours d'une dispute. Pour sauver sa vie, Prima news estime que ce dernier aurait décidé de supprimer Kadyrov père. On peut dès lors se demander pourquoi le père fut visé, alors que la menace venait de Ramzan Kadyrov: une question qui fait douter de la véracité de cette théorie. (Prima News, Who killed Akhmad Kadyrov?, 20 mai)
Comment cet attentat a-t-il été commis? Selon l'analyste politique russe Emil Pain, il ne fait pas de doutes que ce sont les proches de Kadyrov qui ont posé la bombe dans le béton des gradins qui venaient d'être rénovés. Ces proches sont d'anciens combattants qui "travaillent pour les deux camps à la fois, pour Kadyrov seulement quand c'est nécessaire". L'ancien chef du FSB, Nikolai Kovalev, soutient la même idée. (Le nouvel Observateur, Après l'attentat de Grozny. L'échec de la "tchétchénisation" de la guerre, n°2062, 13 mai) Selon Gazeta.ru, le communiqué désigne également la prochaine victime en la personne du président russe lui-même. Pour Reuters, la cible serait plutôt Mikhail Fradkov, le premier ministre russe. (Courrier international, Après l'attentat de Grozny, des indépendantistes menacent Poutine, 19 mai; Reuters, Le chef tchétchène Bassaïev revendique l'assassinat de Kadirov, 17 mai)
Deux jours après l'intronisation de Vladimir Poutine dans son deuxième mandat de président russe, l'attaque met à mal la politique russe en Tchétchénie, et démontre, si cela en était encore nécessaire, l'échec de la normalisation de la petite République. Après l'attentat, Poutine a nommé le russe Serguei Abramov, alors Premier Ministre, comme président de la Tchétchénie, et Ramzan Kadyrov, le fils d'Akhmad Kadyrov, comme vice-Premier Ministre. (AFP, War-weary Chechnya braces for new violence after leader killed, 11 mai) Sentant que l'attentat avait sonné le glas de sa politique de normalisation, il s'est envolé dès le 11 mai vers la Tchétchénie, pour la première fois depuis trois ans, afin d'illustrer son contrôle sur le territoire. "Depuis l'hélicoptère, Grozny a l'air terrible", a-t-il déclaré. (Le Monde, Poutine reprend la main en Tchétchénie, 11 mai) Il a également reconnu que la mort de Kadyrov avait été à la fois "une perte et une leçon pour le gouvernement", et il a promis l'envoi d'une mission d'évaluation de l'aide nécessaire pour la Tchétchénie. (RFE/RL newsline vol. 8, n°89, part I, 12 mai)