| Avril 2004 |
Evénement
Un an de normalisation : quelle situation en Tchétchénie ?
Cela fait un an que le Courrier Tchétchène tente de vous tenir au courant des événements liés au conflit russo-tchétchène. Un an également que le processus de 'normalisation' a été lancé par Vladimir Poutine, qui avait débuté par le référendum sur la nouvelle constitution tchétchène, le 23 mars 2003. "Le peuple tchétchène n'avait jamais eu sa propre constitution. Maintenant, il en a une et cela fonctionne véritablement", déclarait à cette occasion Akhmad Kadyrov, élu président suite à des élections faussées en 2003. (Itar-Tass, 23 mars) Après un an, qu'en est-il actuellement de la situation en Tchétchénie ?
Selon Serguei Yastrzembsky, porte-parole du Kremlin, "il n'y a pas de guerre, il y a, ça et là, des affrontements avec les extrémistes. Ce n'est plus du boulot pour l'armée mais pour la police et les services secrets. Les gens reviennent. Il y a à présent plus d'un million de personnes sur ce territoire; ce nombre a doublé en quatre ans. Ce sont des indications claires de l'amélioration de la situation." (La Libre Belgique, la notion de notre passé historique, 12 mars) Cet avis n'est pas partagé par tous. Selon Marie Jégo, journaliste du Monde et spécialiste de la Russie, la Tchétchénie, "c'est un bouillon de culture de corruption et de barbarie". (Le Monde, Vladimir Poutine et la Tchétchénie, 23 mars) De nombreux rapports d'ONG vont dans ce sens, rapportant les violations des droits de l'homme et l'insécurité présentes en Tchétchénie. (Ci-dessous rapport ACH, MDM, HI) Malgré l'absence de bombardements massifs, les dépêches font part d'attaques quotidiennes. Le commandant en chef des troupes du ministère de l'Intérieur, Vyacheslav Tikhomirov, estime par ailleurs que le printemps et l'été seront propices à une augmentation de celles-ci. (RIAN, Interior troops Commander-in-Chief forecasts aggravation of situation in Chechnya, 27 mars) Les 'nettoyages' de grande ampleur, bien qu'encore existants, sont remplacés par des opérations ciblées, qui touchent tant la population civile que les défenseurs des droits de l'homme. Les disparitions sont nombreuses, et le ministre de l'intérieur tchétchène, Alu Alkhanov, reconnaissait ce 18 mars qu'elles sont pas que le fait de Tchétchènes. (RIA Novosti, 18 mars) Mais les lignes de démarcation entre les groupes sont de plus en plus difficiles à dessiner : entre forces russes, Tchétchènes pro-russes, islamistes, indépendentistes et 'indépendants', il est devenu quasiment impossible de définir des responsables, même pour la population locale. Selon les autorités russes, entre 60.000 et 70.000 soldats russes seraient encore présents sur le territoire tchétchène, une "diminution de 40%", déclare Yastrzembsky. (La Libre Belgique, la notion de notre passé historique, 12 mars) Une présence qui sera peut-être diminuée lors du nouveau mandat de Vladimir Poutine, vainqueur des élections présidentielles de ce 14 mars, afin de continuer la 'tchétchénisation' du processus. De son côté, Akhmad Kadyrov et son fils, Ramzan, semblent posséder une force de plus de 5000 hommes, dont certains étaient ou pourraient encore être des combattants indépendantistes. Leur présence terrifie la population, et leurs centres de détention, dont le 'poulailler' de Ramzan, sont réputés pour être des lieux dont on ne revient pas (AP, Tchétchénie : 3.000 disparus, selon le président Kadyrov, 18 mars).
Face à l'augmentation des forces pro-russes, les soutiens d'Aslan Maskhadov semblent s'affaiblir. Le temps est à la cooptation des 'rebelles'. Les autorités tchétchènes pro-russes d'Akhmad Kadyrov tentent de mettre dans leurs rangs les anciens combattants indépendantistes. "Beaucoup d'entre nous combattaient avec (le chef rebelle Aslan) Maskadov. Maintenant nous avons des salaires réguliers et nous n'avons plus à vivre dehors dans le froid", déclare Aslan. (AFP, Chechens divide up spoils in ravaged republic, 18 mars) Mais la technique de cooptation n'est pas seulement faites de mesures attractives, telle qu'un partage des bénéfices des fonds, et la violence reste une arme principale. La reddition du frère d'Oumar Khanbiev, ancien ministre de la santé dans le gouvernment Maskhadov, en est l'illustration. Lundi 8 mars, Magommed Khambiev, ancien ministre de la défense d'Aslan Maskhadov et considéré comme un de ses plus forts soutiens, a décidé de se rendre en suite à l'enlèvement de 17 membres de sa famille. Aucune nouvelle n'a été donnée des membres de la famille Khambiev, mais la redition de Magommed Khanbiev devrait lui donner l'occasion d'être amnistié, selon les autorités pro-russes. Akhmad Kadyrov avait en effet reconnu que bien qu'étant un résistant, il était également "un fier opposant du wahhabisme, [qui] ne s'est pas engagé dans les kidnappings de civils pacifiques". "Au cours des dernières années, il s'était mis sur le côté, analysant évidemment la situation dans la république, ce qu'il devrait faire et comment se rendre", déclarait Ilya Shabalkin, porte-parole du district militaire du Nord-Caucase. (Interfax, 8 mars) Contrant cet opinion, Oumar Khambiev a exprirmé lors d'un interview qu' "en homme d'honneur, Magommed n'a pu supporter que des membres de notre famille, notamment notre nièce de 16 ans, aient été emmenés. Alors il s'est rendu". Mais il rajouté que "en tant que membre du gouvernement de la République tchétchène d'Ichkérie, je condamne catégoriquement cet acte car les forces d'occupation, en utilisant ce précédent, pourront maintenant soumettre les autres membres du gouvernement à un chantage terrible".
Cette décision porte un coup dur à la résistance indépendantiste tchétchène. Pour IWPR, la résistance militaire de Maskhadov est pratiquement cassée, lui laissant seulement deux partisans importants, Vakha Arsanov et Isa Munayev. Selon l'institut, Isa Munayev aurait perdu son influence depuis son refus d'accepter des fonds islamistes, ayant dû laisser partir ses hommes, tandis qu'Arsanov aurait vu beaucoup de ses partisans rejoindre les rangs pro-russes. L'analyste politique Edilbek Khasmagomadov prévoit d'ailleurs une arrestation ou un décès de Maskhadov pour bientôt. Ce qui pourrait être confirmé vu les déclarations de Ramzan Kadyrov, qui consacre maintenant son temps à l'obtention du chef de la résistance. "C'est un bon militaire, laissons-le former nos soldats pour qu'on aie plus besoin des troupes de Russie. Il a de l'expérience, il a servi dans l'Union soviétique pendant 25 ans. Vous avez besoin de telles personnes et il est juste de les utiliser", selon Ramzan Kadyrov. Selon les sources russes, Maskhadov, comme Bassaiev, seraient actuellement présents sur le territoire de la Russie (AFP, Chechens divide up spoils in ravaged republic, 18 mars; Le Monde, En Tchétchénie, un proche d'Aslan Maskhadov se rend, 10 mars; RIA Novosti, 9 mars) Du côté islamiste, mené par Chamil Bassaiev, les forces semblent plus nettement fortes. Aux côtés de ces soutiens présumés, Abu Walid, Dokku Umarov et Abdul-Malik Mezhidov, Bassaiev prône pratiquement tous les moyens pour mener leur lutte, dont les attaques suicides et terroristes. "Nous avons le droit légitime de répondre de manière adéquate, c'est-à-dire par tout moyen, hormis les armes bactériologiques et nucléaires", a-t-il menacé. (AFP, Bassaïev promet de nouveaux attentats en Russie après la mort de Iandarbiev, 30 mars) Mais son lien avec le réseau al-Qaida reste, malgré les déclarations russes, difficile à établir par manque de preuve. Alors que la victoire est totale du côté russe, la tactique de cooptation intrigue. "L'aspect le plus étrange de tout cela est que les services de renseignement russes et les militaires courrent surtout après la destruction des commandants tchétchènes qui sont en faveur d'une guerre civilisée, qui sont les ennemis non seulement de la Russie mais des mouvements islamistes radicaux, et qui n'accepteront pas d'étrangers pour combattre à leurs côtés", conclut un ancien député du parlement tchétchène, Mate Tsikhesasashvili. (IWPR, Caucasus Reporting Service n°222; AFP, Chechens divide up spoils in ravaged republic, 18 mars; Le Monde, En Tchétchénie, un proche d'Aslan Maskhadov se rend, 10 mars) Enfin, il reste ces personnes qui décident de combattre pour une vengeance ou d'autres raisons qui leur appartiennent.
Quelles sont les raisons de la continuation de ce conflit ? Une grande partie de l'explication se trouve probablement dans la dynamique interne qui s'est développée en Tchétchénie et le marché qu'elle représente : "Le niveau de corruption et d'impunité est tel qu'il est difficile de faire machine arrière. On envoie aujourd'hui en Tchétchénie des mercenaires qui sont payés plutôt correctement par rapport à la moyenne russe. Sur place, toutes les forces russes se livrent à divers trafics (trafic de pétrole pour les supérieurs, petits pots-de-vin aux points de contrôle par la piétaille). C'est un bouillon de culture de corruption et de barbarie". (Le Monde, Vladimir Poutine et la Tchétchénie, 23 mars) L'audit effectué sur les fonds attribués à la Tchétchénie faisaient part d'une disparition d'un quart des fonds de 2003, soit 2.3 milliards de roubles. (Itar-Tass 19 mars) La situation ne semble donc pas laisser beaucoup d'éclaircie si une solution n'est pas imposée de l'extérieur. Car, aux yeux de nombreux observateurs, on peut douter que Vladimir Poutine changera sa politique vis-à-vis de la Tchétchénie. Comme le décrit Lilia Shevtsova, la situation actuelle en Russie est un 'doux autoritarisme' qui ne donne que peu d'espoir pour un véritable développement démocratique de la Russie. Et la société russe reste "indifférente" à cette guerre, souligne Andrei Malashenko, du Centre Carnegie Moscou, qui explique la continuité de ce conflit par la présence d'une génération sans éducation, l'absence d'avenir, la volonté de vengeance, et les profits qu'en tirent divers acteurs : "Kadyrov, comme président de Tchétchénie, n'est pas intéressé par une solution politique, parce qu'en tant que président qui se bat contre le Wahhabisme, le terrorisme, etc, il peut se présenter comme un héros à Moscou aux yeux de Poutine". Selon lui, le conflit continuera. "Comment apprécier le futur de la résistance tchétchène ? Imaginez les Basques, mais des Basques musulmans, liés à al-Qaida. C'est le résultat de la guerre en Tchétchénie". (Carnegie Centre, Post-election briefing, 16 mars)