Le Groupe Tchétchénie
Février 2004
Le Courrier Tchétchène

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Evénement

La déportation de 1944

Ce 23 février, les Tchétchènes commémoreront le 60e anniversaire de la déportation de leur peuple par Staline. Envoyée vers l'est, la population subit une punition collective pour une collaboration massive jamais avérée. Béria, ministre de l'Intérieur présent pour les faits, envoie plusieurs télégrammes à Staline afin de le tenir au courant des activités et de lui communiquer les chiffres. Son travail est bien fait : à la date du 1er mars 1944, ce sont plus de 478 000 Tchétchènes et Ingouches qui ont été déportés au Kazakhstan et en Kirgizie, envoyés par convois ferroviaires. (Avioutskii V., Brunot P., La Tchétchénie, Paris, PUF, 1998) Les autorités soviétiques ont profité de l'anniversaire de l'Armée rouge en ce 23 février pour duper la population sur la présence des troupes. Le voyage est long, très long, et la population n'a pu prendre alors que ce qu'elle avait sur elle, et un peu de nourriture, de quoi tenir 2-3 jours, alors que le voyage allait durer deux trois semaines. (Longuet-Marx Frédérique, Tchétchénie, la guerre jusqu'au dernier?, Mille et une nuits, 2002) On estime à un quart le nombre de déportés qui moururent lors du trajet et dans les premières années d'exil. (R. Conquest dans The soviet deportation of nationalities, Londres, Macmillan, 1960)

Les Tchétchènes et les Ingouches ne furent pas les seuls à subir cette décision. Entre novembre 1943 et novembre 1944, ce furent près de 2 millions de personnes qui furent déportées par Staline au plein milieu de la 'grande guerre patriotique'. Diverses nationalités sont comptées parmi les déportés : les Allemands de la Volga, les Coréens, les Finlandais, les Grecs et les Tatars de Crimée puis divers peuples du Caucase du Nord et du Sud, parmi lesquels les Karachaïs, les Kalmouks, les Balkares, des Meskhètes, Kurdes, les Kemshils, ainsi que les Tchétchènes et les Ingouches. Ils furent déportées vers l'est, principalement en Sibérie, au Kazakhstan et en Kirghizie. (J. Otto Pohl, Ethnic Cleansing in the USSR, 1937-1949, West Port, CT: Greenwood Press, 1999).

La raison officielle est la collaboration entre ces peuples et la Wehrmacht. Bien que quelques cas de coopération puissent être relevés, aucune collaboration massive n'a jamais eu lieu. Dans le cas des Tchétchènes et des Ingouches, les troupes allemandes n'avaient même pas atteint leur territoire. La véritable raison de ces déportations reste toujours inconnue, même si certaines pistes peuvent être lancées. Les diverses études n'ont relevé aucune homogénéité dans les peuples ayant subi ce sort : la raison n'est ni géographique car les Avars, peuple majoritaire du Daghestan, ne furent pas déportés, ni ethnique, en effet seuls les Ossètes musulmans furent exilés et non les catholiques, ni stratégique. La religion pourrait être un facteur explicatif - la majorité des peuples déportés étant musulmane - mais tous ne le furent pas : le peuple musulman avar fut épargné. Dès ce moment, toute trace des peuples 'désavoués' fut effacée : les territoires furent redistribués entre les voisins, et dans les livres d'histoire, de géographie, d'école... tous les peuples furent niés comme s'ils n'avaient jamais existé. (J. Sellier, A. Sellier, Atlas des peuples d'Orient, Paris, La Découverte, 1993)

Il faudra cependant attendre le XXe Congrès du Parti communiste en 1956 pour voir les effets de la déstalinisation sur les politiques à l'égard des autres peuples déportés : "Les [actes les] plus monstrueux sont ceux dont l'initiateur fut Staline et dont les violations grossières des principes basiques léninistes de la politique des nationalités de l'Etat soviétique. Nous nous référons aux déportations de masse de nations entières de leurs terres natales [...]". (Déclaration de Khrouchtchev, cité par R. Conquest, The soviet deportation of nationalities, Londres, Macmillan, 1960, p.131.) Les restrictions furent levées pour les Tchétchènes et les Ingouches, mais ils durent attendre un an avant de rentrer, car "étant les plus nombreux, on exécutera les mesures liées à la restauration de leur autonomie nationale sur une plus longue période, entre 1957 et 1960". (Conquest R, op.cit, p.135)

Le 9 janvier 1957, on leur reconstitua une république autonome. Mais le retour ne se fera pas sans heurts : lors de leur déportation la région tchétchéno-ingouche avait été découpée entre l'Ossétie du Nord, la Géorgie, le Daghestan et les Soviétiques, ces derniers ne voulant pas quitter leur nouveau territoire tandis que les Tchétchènes, à forte tradition orale, n'avaient pas de titres de propriété pour prouver l'acquisition de leurs terrains. La rivalité culmina en 1958 : pendant trois jours les Soviétiques saccageront Grozny et massacreront les Tchétchènes (les chiffres des victimes n'ont pas été divulgués) en criant les bienfaits de la politique stalinienne. (B. Nahaylo, V. Swoboda, Après l'Union soviétique. Les peuples dans l'espace post-soviétique, Paris, PUF, Coll. Connaissances de l'Est, 1990, p.125.) La paix régna après la construction de nouvelles habitations et les Tchétchènes s'installèrent dans la plaine; les montagnes, berceau de la résistance, leur étant de nouveau interdites.

Oubliée par beaucoup, la déportation reste un événement clé dans la mémoire tchétchène. Son illégalité - puisqu'il s'agit de punition collective, interdite par la Convention IV de La Haye de 1907, dont la Russie est partie depuis 1909 - fut totalement passée sous silence. Ce mois-ci, dans de nombreux pays, la commémoration de cet événement rappelera son existence et la continuation du conflit en Tchétchénie.





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