Le Groupe Tchétchénie
Janvier 2004
Le Courrier Tchétchène

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Elections : où en est la Russie ?

Le 8 décembre, les Russes se sont presque réveillés dans un autre pays. La veille, le raz-de-marée du parti pro-Kremlin Russie unie et son voisin, Rodina, avaient englouti la quasi totalité des partis dans leur victoire. Des anciens partis, seul le parti libéral démocrate s'en sort. Histoire d'une réussite peu prometteuse.

Vingt trois partis, dont cinq blocs, s'étaient inscrit aux élections législatives du 7 décembre. Les prévisions donnaient peu de chance aux partis libéraux tels Iabloko ou l'Union des forces de droite (SPS) de dépasser la barre des 5% nécessaire pour avoir un siège. Les estimations pour Russie unie variaient entre 25 et 29% des voix, tandis que le parti nationaliste de Jirinovski se voyait attribuer 7 à 8% et le parti communiste de Ziouganov de 14 à 23%. (Le Monde, Les législatives devraient conforter Vladimir Poutine, 1 décembre) La victoire était donc acquise au parti Russie unie, nouveau sur l'échiquier politique, et dont le seul slogan était de suivre les idées du Président. Pendant toute la campagne électorale, ses membres, dont Boris Gryzlov, ministre de l'Intérieur ou Iouri Loujkov, maire de Moscou, n'ont jamais évoqué un programme, ni voulu apparaître en débat télévisé face à un autre parti. "C'est le seul parti qui n'a aucune idéologie. Lorsqu'on interroge ses partisans, ils répondent en général "nous pensons comme M. Poutine", déclarait Alexandre Pikaïev, chercheur au centre Carnegie. (Le Monde, En Russie, le parti dévoué à Vladimir Poutine écrase la campagne, 4 décembre)

Malgré ce flou, le message est passé au-delà des prévisions, car c'est avec 37% des votes que le parti se retrouve avec 49% des sièges dans la nouvelle Douma. Deux autres partis ont fait une percée inattendue : Rodina (9,4% des voix) de Glazyev et le parti démocrate libéral nationaliste de Jirinovski (11,49% des voix). Le parti communiste, qui n'a reçu que 12,65% des voix, ne retrouvera que 11% des sièges dans la nouvelle Douma, soit une chute de 62 sièges (-11,65%) par rapport aux élections de 1999. Iabloko et SPS n'ont pas atteint la barre des 5% au scrutin proportionnel, mais les résultats du scrutin majoritaire uninominal leur permettra d'avoir respectivement 4 et 3 sièges. (VTSIOM-A) Pour la première fois depuis la chute de l'URSS, la Douma sera donc majoritairement composée de partis pro-présidentiels. "Nous avons eu la chance de voir non seulement le gouvernement en action, mais [également] la société en inaction", selon Dmitri Trenin, du Centre Carnegie de Moscou. (Carnegie Center, Interview of Dmitri Trenin, 17 décembre) Pour son collègue Andrew Kuchins, "une telle volatilité extrême reflète des préférences de vote très fragiles et manipulables, suggestant que nous sommes encore loin d'une démocratie consolidée, mature." (The Moscow Times, New or old Russia ?, 15 décembre)

"Quel type de démocratie peut-il y avoir s'il n'y a pas de parti démocratique dans la Douma?" demande Lilia Shevtsova, chercheuse au center Carnegie de Moscou. Pour beaucoup d'analystes, cette Douma, où les partis pro-Kremlin représentent presque la majorité absolue, donnera les mains libres à Poutine pour toute réforme économique. Selon Sarah Mendelson au contraire, cette Douma nationaliste ne sera pas un moteur de changement: "Ceux dans lesquels l'Occident a fait confiance comme étant des interlocuteurs amicaux ont été remplacés par des hommes en gris. Il y a peu de raison de croire que ces nouveaux députés de la Douma vont promouvoir l'état de droit ou les réformes de marché". (The Washington Times, Elections devolve real power to Kremlin, 8 décembre) Selon un analyste russe, Sergei Markov, c'est surtout Rodina qui sera "l'élément le plus vivant de toute la Douma", vu l'absence de programme de Russie unie et du parti libéral démocrate. Inquiétante, la montée de ce parti populiste de Glazyev et Rogozine qui a touché l'opinion par son programme de remise en cause des privatisations et de redistribution sociale via de lourdes taxations des businessmen, en a étonné plus d'un. "Rodina n'est pas dangeureuse à cause de Glazyev ou de Rogozine (.) Mais la chose dangeureuse est la demande dans la société pour ce genre d'éléments", déclare Shevtsova. (The Moscow Times, The Duma of a New Political Era, 9 décembre) Cela traduit une montée du nationalisme.

Dans quel pays se sont donc réveillés les Russes ? Une autocratie au sommet duquel trône Vladimir Poutine ? "Le régime russe n'est ni démocratique, ni autoritaire ou autocratique si l'on entend par autoritaire un pouvoir qui se fait obéir de tous par la peur", selon Marie Mendras, chercheuse au CNRS. (Libération, Russie : "Un régime ni démocratique ni autoritaire" , 8 décembre) "Différents centres existent au sein du pouvoir. On ne peut parler ni d'autoritarisme, ni de démocratisation, car il existe des éléments des deux. Mais le fait est qu'aucune autre force n'est capable d'affronter le pouvoir", estime pour sa part Iouri Levada, du centre de sondage d'opinion VTSIOM-A. Car malgré la composition favorable de la Douma, Poutine n'aura pas tout sous son contrôle. Pour Iouri Levada, le Président russe "ne dispose pas d'un centre de pouvoir fort. En fait, différentes influences se livrent bataille, dans la perspective de 2008." (Le Monde, A 73 ans, le sociologue Iouri Levada ausculte un "homo sovieticus" toujours présent, 4 décembre) Marie Mendras rappelle que Poutine doit faire face à une multitude d'acteurs, dont font partie les acteurs économiques et les dirigeants régionaux. Les siloviki - personnes issues du monde de la sécurité (FSB, Ministère de la Défense, .) - ne représentent pas un groupe monolithique et Poutine ne peut être certain de son influence sur ceux-ci. (Libération, Russie : "Un régime ni démocratique ni autoritaire", 8 décembre)

Cette nouvelle conjecture n'augure aucune amélioration pour la Tchétchénie. Décimés, les seuls partis qui osaient encore de temps en temps critiquer les opérations en Tchétchénie auront une voix quasi inexistante. En terme de réforme militaire, Pavel Felgenhauer craint que les nationalistes n'y mettent un frein, alors qu'une coupe dans le nombre de soldats ou une augmentation du budget tout aussi conséquente est désespérément nécessaire. (The Moscow Times, Nationalist Statists at Helm, 9 décembre) Quatre millions de Russes servent sous la bannière, soit "davantage que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l'Italie et l'Espagne réunis", mais pour un PNB à peine égal à celui de l'Espagne ou du Portugal. (The Moscow Times, Cut Numbers, Not Morale, 23 décembre) Alors qu'à la question "Considérez-vous qu'il faille continuer les opérations militaires ou engager des négociations politiques avec le leadership tchétchène ?", 68% des Russes ont répondu 'entrer en négociations', contre 61% en octobre 2003, les chances de discussion n'ont rarement été aussi minces. (http://www.russianvotes.org)





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