| Novembre 2003 |
Evènement
La situation en Ingouchie
Depuis la prise d'otage de la Doubrovka à Moscou il y a un an, la situation se déteriore de plus en plus dans la petite république voisine de la Tchétchénie. Car les impacts de la guerre russo-tchétchène ne se font pas sentir qu'en Tchétchénie ou à Moscou, mais également de manière plus silencieuse dans les alentours directs du conflit. HRW consacre son nouveau rapport à la république.
A l'ouest de la Tchétchénie, l'Ingouchie est la plus petite république du Nord-Caucase : 3210 km², soit le cinquième du territoire tchétchène, peuplés par quelques 300.000 habitants. Proches des Tchétchènes, les Ingouches le sont par leur culture, leur organisation sociale en clans (teips) et leur religion - l'islam soufi. On les regroupe d'ailleurs sous le terme de vainakhs. Mais un élément de taille les différencie : l'Ingouchie, présidée par le général Rouslan Aouchev durant la décennie 90, n'a jamais eu de revendication séparatiste. A contrario, sa volonté de rester dans la Fédération, dont elle est fortement dépendante économiquement, sera un des moteurs de sa séparation du territoire tchétchène en 1992, auquel elle était rattachée depuis le retour de la déportation.
Avec les deux conflits en Tchétchénie, les destins de ces deux peuples se sont de nouveau trouvé liés. Les Ingouches ont accueilli les personnes déplacées, parfois plus nombreuses que la population elle-même. L'année 2002 marque un tournant pour la situation des réfugiés. L'élection de Murad Zyazikov à la tête de l'Ingouchie en avril 2002 et la prise d'otage de la Doubrovka en octobre marquent le début de l'incertitude pour les personnes déplacées et la mise ne place de la politique de 'normalisation' de la Tchétchénie. Petit à petit, les réfugiés ont été poussés au départ : lors de l'hiver 2002-2003, les réfugiés furent d'abord été retirés des listes, et la construction de 3000 habitations arrêtées, tandis que les nouveaux logements tels ceux de MSF furent interdits.
Avec la préparation des élections présidentielles, Akhmad Kadyrov et Murad Zyazikov avaient décidé d'amplifier le nombre de retour et ont prévu la fermeture des camps pour début octobre. Les pressions ont été exercées via la déterioration des conditions de vie des réfugiés (coupure d'électricité, d'eau comme dans le camp Bella en septembre), mais également par la proposition d'avantages tels que les compensations financières de 10.000$ pour destruction de logements octroyés aux résidents tchétchènes. Cependant depuis cette année des pressions plus musclées ont également été mises en oeuvre. Suite à sa visite du 5 au 7 juillet, HRW souligne ainsi l'augmentation des attaques et des arrestations par les forces russes et tchétchènes pro-russes en Ingouchie, de même que l'arrivée de pratiques auparavant limitées au territoire tchétchène, comme les opérations de nettoyage et le recours à la torture. Le rapport relève qu'au courant du moins de juin 2003, au moins 7 opérations de nettoyage ont été menées dans les camps et les villages ingouches (à OOO URS, Nasyr-Kort, Nesterovskaia, Tanzilla, et Altievo; ainsi que dans les villages de Arshty et Chemulga), ayant mené à des arrestations arbitraires, pillages et torture. Ainsi, le 3 juin dans le camp OOO URS, les personnes furent mises à terre et battues par une douzaine d'hommes cagoulés parlant russe et tchétchène. Aucune explication ni suite ne sont données par les autorités ingouches. (HRW, Spreading despair : Russian abuses in Ingushetia , vol.15, n°8, 22 septembre)
Ces comportements sont accompagné par une instabilité grandissante. En 2002, près de 200 Tchétchènes étaient entrés dans le village de Galashki depuis la Géorgie. Les combats avec les forces russes avaient coûté la vie à 17 soldats russes. Cette année, diverses explosions se sont succédées, dont l'attentat contre le quartier général du FSB à Magas le 15 septembre dernier. Le 10 octobre, une personne fut tuée et trois autres arrêtés par les forces russes, tous suspectés d'appartenir à une formation illégale tchétchène (RIA Novosti, 10 octobre). Les disparitions se succèdent également, comme le rappelle l'enlèvement d'Ali Astamirov, journaliste pour l'AFP, le 4 juillet dernier, toujours porté disparu. (Reporters sans frontières, 2 octobre)
Dans une lettre ouverte, HRW demande aux autorités européennes de faire pression sur la Russie pour empêcher le retour forcé des réfugiés en Tchétchénie et pour assurer la protection des 84000 réfugiés encore présents en Ingouchie. (HRW, November 2003 UE-Russia summit. Open Letter to E.U. Heads of State and Government, E.U. Foreign Ministers, E.U. Commissioners Prodi and Patten and High Representative Solana, 14 octobre) Lors de sa visite en Ingouchie, le représentant spécial des Nations Unies aux personnes déplacées Francis Deng avait déjà rappelé la nécessité d'empêcher les retours forcés. "Premièrement, réaffirmer leur engagement au droit des personnes déplacées internes de retourner de manière volontaire en sécurité et dignement et de faire que cet engagement soit connu de manière crédible parmi les personnes déplacées elles-mêmes". (UNHCR, United Nations Secretary-General's representative on internally displaced persons ends visit to Russian Federation, septembre 2003)
Dans les faits, les autorités russes sont liées par différentes conventions et traités : les personnes déplacées sont ainsi protégées par Constitution russe en tant que citoyens, par le droit humanitaire en tant que population civile (dans le cadre d'un conflit armé non international; article 3 commun aux conventions de Genève de 1949 et IIe Protocole additionnel de la Convention de Genève de 1977) ainsi que par les droits de l'Homme. Parmi ces derniers, on peut souligner les articles 12 du Pacte international des droits civils et politiques [« quiconque se trouve légalement sur le territoire d'un Etat a le droit d'y circuler librement et d'y choisir librement sa résidence »] et 11 du Pacte international des droits économiques, sociaux et culturels [« Les Etats parties au présent pacte reconnaissent le droit de toute personne à un niveau de vie suffisant pour elle-même et sa famille, y compris une nourriture, un vêtement et un logement suffisants, ainsi qu'à une amélioration constante de ses conditions d'existence »]. Non contraignants, les Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l'intérieur de leur propre pays donnent également des lignes directrices. ICRC , Doc. ONU E/CN.4/1998/53/Add.2 du 11 février 1998). Il reste aux autorités russes à les appliquer.