| Mai 2003 |
Situation sur le terrain
Situation militaire
Alors que les résultats du référendum, tenu ce 23 mars en Tchétchénie, se veulent le passage vers une solution constitutionnelle du conflit, les attentats et violations des droits de l'homme n'en sont pas moins présents dans la vie quotidienne tchétchène. Le 3 avril, suite à l'explosion d'un bus, 8 ouvriers du bâtiment sont décédés. Quelques jours plus tard, ce furent cinq policiers qui perdirent la vie. Les séparatistes, par la voix d'Akhmed Zakayev, ont dénié toute responsabilité dans les attentats. (AFP, 5 avril; Reuters, 7 avril). La tension ne connaît pas de diminution : le jour de la mort des policiers, une explosion se fit entendre dans Grozny, tandis que 6 soldats russes sont morts en une journée, plus 15 autres Tchétchènes pro-russes et Russes selon l'information filmée de mujjahidin. Dans une vidéo disponible sur le site Kavkaz-Center, les commentaires enjoués du journaliste illustrent le film de l'explosion d'un bus, sensé contenir des Russes et Tchétchènes prêts à mener une opération de nettoyage, selon le journaliste. Fait réel ou mensonge, la propagande de ces groupes continue à montrer les difficultés auxquelles sont confrontés les Russes qui misent sur une pacification de la région. (Kavkaz-Center, 13 avril)
De son côté, le porte-parole du Kremlin, Sergueï Yastrzhembski, reste optimiste sur la situation et sur le référendum qui "gagne en force" depuis qu'il a été mené. Dans ce sens, le ministre tchétchène adjoint de l'Intérieur, Sultan Satuyev, déclare que 1500 combattants tchétchènes auraient rendus les armes, ayant "réalisé que leur lutte est sans espoir et [qu'ils] sont prêts à se rendre". (RIA Novosti, 10 avril). C'est dans cette perspective de paix que plusieurs nouvelles sont annoncées par les autorités russes. La Tchétchénie passera ainsi lors du second trimestre de l'année sous le contrôle du ministère de l'intérieur, quittant ainsi le giron du FSB dans lequel elle était depuis janvier 2001. Les autorités russes analysent également la possibilité de créer un mécanisme de compensation pour les Tchétchènes ayant perdu leur biens lors de l'opération anti- terroriste, comme cela avait été fait lors de la première guerre. Stanislav Ilyasov, le ministre russe pour les affaires en Tchétchénie, a déclaré qu'à partir d'août, les personnes pourront faire la demande de compensation, dont les dividendes devraient tomber à partir d'octobre 2003. En comptabilisant un total de 280.000 personnes à dédommager, l'opération reviendrait à 25 milliards de roubles (soit plus ou moins 803 millions de $) (Chechnyafree, 10 avril).
Même s'il était déboursé, le montant est sans comparaison avec le coût de la guerre, estimé par Rouslan Khasboulatov, ancien président du Soviet suprême mais également économiste, et Yvan Rybkin, ancien leader du conseil de sécurité russe, à plus de 40 milliards de $. Selon Khasboulatov, vu la fragmentation des dépenses, il n'est pas étonnant qu'aucun département ne soit au courant du total des dépenses occasionnées. Un montant qui reste lui aussi largement plus bas que celui des frais occasionnés à la région, qui se monterait à plus de 100 milliards de $. (Nezavisimaya Gazeta, 12 avril). Dans le passé, ce mécanisme, établi par la résolution n°510 (1997), n'eut cependant que peu d'effets, le gouvernement ayant limité sa portée en stoppant les dossiers. (Ganushkina S., The internally displaced persons from Chechnya in the Russian Federation, http://www.db.idpproject.org, 2002)
Politique
Suite au référendum, l'administration tchétchène pro-russe s'organise : Akhmed Kadyrov a déjà réitéré à plusieurs reprises sa volonté de se porter candidat aux futures élections présidentielles, dont la date n'a pas encore été fixée. (RIA Novosti, 7 avril). Mais il n'est pas le seul en liste : plus de 40 personnalités pourraient être candidats au plus haut poste de la Tchétchénie. Parmi elles, le général Troshev, Doku Zagaiev, élu à la présidence de la Tchétchénie par les autorités russes au milieu de la première guerre, ou encore l'actuel député d'origine tchétchène à la Douma, Aslanbek Aslakhanov. Ce dernier, présent pour les négociations lors de la prise d'otage d'octobre 2002, rejette le refus russe de négociation avec Maskhadov : "ce sont [les indépendentistes] des gens loyaux envers le peuple- cela a été illustré le jour du référendum où il n'y a pas eu un seul coup de feu dans la république. (.) Cela veut dire qu'il est possible d'atteindre un accord avec eux". Un discours que ne renierait pas Mashkadov, qui déclare aujourd'hui que "pour arrêter la guerre, Poutine a juste un chemin : s'asseoir à la table des négociations. Mais il a choisi la guerre. Au travers de cet acte d'ignorance, non seulement il ne garde pas ses intérêts dans le Caucase, mais il ruine la Russie". Pour le leader séparatiste, "avec ce référendum, le leader russe va faire durer la guerre deux ou trois ans de plus."
Un avis nuancé par Aslakhanov, qui estime que le président n'en a néanmoins pas gardé sa place : "Maskhadov était le président de l'Ichkérie indépendante. Il a été élu à ce titre. Maintenant son état n'existe plus de facto. Maskhadov a perdu sa légitimité de manière législative et aux yeux de la société". (AFP, 5 avril; Nezavisimaya Gazeta, 11 avril) Une place dans la table des négociations que le président élu en 1997 veut garder. L'alternative du plan de paix d'Ilyas Akhmadov au référendum fait par les forces russes et pro-russes reste d'actualité et la tournée du ministre des affaires étrangères continue : une des dernières étapes américaines fut l'université de Princeton. (Daily Princetonian, 10 avril)
Droits de l'Homme
Un nouveau rapport de l'administration tchétchène pro-russe rend public des chiffres plus élevés que ceux révélés par l'association Memorial pour l'année 2002. Nommé "Informations sur les assassinats commis sur le territoire de la Tchétchénie du 1er janvier 2002 au 31 décembre 2002", il relate 1314 victimes civiles 'assassinées' dans l'année 2002 en-dehors des combats : soit une moyenne de 109 par mois. Memorial n'en relevait 'que' la moitié. Une réalité effrayante, qui détaille l'importance des charniers découverts en Tchétchénie : 49 furent trouvés, permettant l'exhumation de plus de 2879 cadavres (à la date de janvier 2002 ou 2003, le rapport est flou). Pour janvier, février et mars 2003, "70 assassinats, 126 enlèvements, 19 cas de disparitions (sans enlèvement), deux viols et 25 cas de découvertes de fragments de corps humains". Sans parler des 4 charniers composés de corps sans têtes et sans bras, qui furent découverts en 24 heures dans le district nord de Nadterechny (un quartier habituellement calme) et en-dehors de Grozny ce mois-ci, non relatés dans ce rapport. (Moscow Times, 7 avril).
Pourquoi cette publication, alors que l'on parle de plus en plus de normalisation? Une explication peut être plausible : ce document peut être un moyen pour Akhmed Kadyrov pour prendre de la distance vis-à-vis des autorités russes et rétablir son pouvoir pour les prochaines élections présidentielles. (Le Monde, 11 avril) 46 personnes portées disparues durant le seul mois d'avril (toujours selon des sources du ministre tchétchène pro-russe de l'intérieur), pourront se rajouter à cette longue liste. (AFP, 24 avril)
Afin d'informer la commission des droits de l'Homme des Nations Unies, qui se réunissait comme chaque année pour faire le bilan des résultats étatiques, d'autres rapports sur la situation des droits de l'Homme furent publiés. Parmi ceux-ci, on peut souligner celui de Médecins du Monde (MdM) sur la situation des médecins et des soins en république tchétchène. Sur base de multiples témoignages de médecins et d'infirmières travaillant sur le terrain, MdM décrit les nombreuses violations du droit international humanitaire. Non reconnues par les autorités russes dans le cadre de ce conflit, les dispositions des conventions de Genève de 1949 (les articles 3 communs) et de ses protocoles additionnels de 1977 restent donc lettre morte. Pourtant, au titre des protocoles additionnels, les médecins font partie d'une catégorie protégée, leur permettant entre autres de soigner les patients quelques soient leurs origines ou opinions, et de ne pas être obligés à donner des informations sur ceux-ci. En Tchétchénie, MdM relève que la médecine est une profession particulièrement à risque : "en Tchétchénie, le personnel médical est pris entre deux feux : les forces militaires russes d'un côté, et les combattants tchétchènes de l'autre. Les docteurs sont accusés de collaboration ou de trahison. Ils sont sur la ligne de cette guerre qui n'a pas de front et ne bénéficient d'aucune protection."
Bien au contraire, pour avoir soigné, les médecins sont soumis à la torture, les infirmières sont violées; pour avoir porté des instruments médicaux, ils sont emmenés et certains sont toujours portés disparus. A cause de ce qui est considéré comme un crime - soigner, ils sont obligés de cacher leur profession ou de s'enfuir. Vu les incursions des soldats dans les hôpitaux, les Tchétchènes préfèrent ne pas y aller, quitte à risquer leur vie. Et s'ils doivent y venir, ils y restent le moins de temps possible, même si leur situation ne leur permet pas de quitter l'établissement. En guise de conclusion, MdM appelle les autorités russes au respect du droit humanitaire et à permettre l'accès aux rapporteurs des Nations Unies, comme cela avait été notifié dans les résolutions de la commission des droits de l'homme en 2000-2001. (Pour avoir accès au rapport, MDM, mars 2003)