Tandis que Poutine essaye de tourner les regards vers le référendum du 23 mars et la pacification de la Tchétchénie, les tensions sur le terrain sont toujours présentes: l'embuscade tenue par des rebelles à un cortège pro-russe ce 3 mars en fut encore un exemple, démentant de facto l'affirmation du contrôle russe du territoire. L'optimisme fut également tempéré par le président de la commission de défense de la Douma, Andreï Nikolaïev, qui a déclaré à la presse russe qu 'il faudrait encore 10 à 15 ans avant de connaître la fin des attaques en Tchétchénie.(Interfax-AVN, 6 mars) La pacification promise n 'a pas davantage touché le domaine de la justice : l 'organisation des droits de l 'Homme Memorial a recensé une augmentation des disparitions au cours des premiers mois de l'année, 52 personnes ayant disparu en janvier, et 34 en février. (Le Monde, 28 mars). Dans un précédent rapport, l 'organisation reconnaissait la diminution de 2/3 des postes de contrôle russes.Les opérations de nettoyages, consistant à trouver les rebelles pouvant être cachés dans les villes et les villages semblent elles aussi être en baisse. Mais pour Memorial cela ne cache pas la terreur qui continue sous la forme des opérations ciblées, par adresse, qui constituent "un instrument de terreur, pas moins cruel que les rafles elles-mêmes.Car il est fréquent que les personnes arrêtées au cours de ces opérations disparaissent ".(Rapport du 11 février, Libération , 6 mars)
Le respect des droits de l'Homme n 'est pas encore une réalité en Tchétchénie, pas plus pour la population que pour leurs défenseurs : enlevé le 15 mars, le coordinateur du Moscow Helsinki Group, Imran Ejiev, a été relâché le 19 mars.(L 'observatoire, 19 mars) Au Daghestan, le chef de mission de MSF, Arjan Erkel, est lui toujours porté disparu depuis 8 mois. C 'est le référendum qui a été le centre des attentions en Tchétchénie. Afin de préparer l 'évènement, le président de la commission électorale Abdul-Kerim Arsakhanov, a assuré la création de 414 commissions électorales, situées sur l 'entièreté du territoire tchétchène. Selon les autorités russes, tous les Tchétchènes sont autorisé à voter, y compris les personnes déplacées en Ingouchie, pour lesquelles deux commissions ont été placées dans les camps, et non plus à la frontière comme cela avait été déclaré précédemment. De même, les soldats basés de manière permanente, soit quelques 38 000 personnes, ont été autorisés à voter. Le ministre adjoint à la justice, Yuri Kalinin, déclara également que même les détenus des centres de détention tels que Chernokozovo pour raient être électeurs (RIA Novosti,7 mars).
Le président russe Poutine n 'a en effet rien voulut laisser au hasard : dans un discours qui se voulait charmeur, il fit un véritable plaidoyer pour la paix et pour le référendum auprès de la population tchétchène. Reconnaissant la corruption, la peur inspirée par la présence des soldats russes et la nécessité de diminuer leur présence, il promit une 'large autonomie' aux Tchétchènes dans la Fédération de Russie, évoquant également la possibilité d 'une amnistie pour les combattants. (AFP/Le Monde, 17 mars) Pour appuyer ses dires, 1270 soldats ont quitté la base de Khankala (la plus grande de Grozny) selon Ros Business Consulting, tandis que le ministre russe de la défense, Sergueï Ivanov,déclara qu 'à terme 'seuls ' 30.000 à 35.000 soldats resteront basés en Tchétchénie (Ros Business Consulting ,7 mars)
Le discours présidentiel n 'a pourtant pas convaincu tout le monde, et diverses voix dissidentes se sont fait entendre. Aux côtés des critiques d 'organisations des droits de l'Homme sur l'incapacité matérielle de mener à bien un tel référendum, des critiques sur le projet en lui-même ont été émises. Dans son article du 18 mars, The Moscow Times relate l'incompréhension des personnes déplacées du camp de Sasitsa (Ingouchie) vis-à-vis du texte de la constitution. L 'article 1er laisse le lecteur dans le doute, un doute qui apparaît lors de la traduction du mot 'portée ', également traduisible par le mot 'frontières ': "la souveraineté de la république tchétchène se manifeste dans sa possession d 'une large gamme de pouvoir (législatif, exécutif et judiciaire)[qui tombent ]en-dehors de la portée de la Fédération russe, et dans son autorité sur les objets [qui sont ]de portée commune de la Fédération russe et de la République tchétchène et sont le statut qualitatif inaliénable de la République tchétchène ". Aucune explication complémentaire n'a été apportée à ces déplacés (The Moscow Times ,18 mars).
Les modalités de tenue du référendum ont également été critiquées."Comme disait Staline, l'important n 'est pas le vote, mais qui fait le décompte, rappelait récemment un politologue russe cité par l 'envoyé spécial du Soir, Karim Talbi. Et puisque, jusqu 'à preuve du contraire, c 'est le FSB, l 'ex-KGB, qui supervise le scrutin, il ne faut pas se faire de soucis pour le scrutin."(Le Soir ) Face aux critiques tchétchènes, à la réaction occidentale de suspicion, le politologue russe Dmitri Fourman a tenté de répondre à la raison d 'un tel référendum. Pourquoi l'organiser, alors qu 'il n 'y a personne à tromper? Dans notre monde contemporain, les simulacres d 'élection et les pseudo-référendums sont le tribut que l'autoritarisme paie à la démocratie. Et si même Staline a dû en passer par là, ce n 'est pas notre pouvoir actuel qui va s 'en dispenser. (Moskovskie Novosti, dans Le Courrier international, 7 mars).
Les résultats du référendum ont "surpassé nos attentes les plus optimistes "selon Poutine : 89.5%de participation pour répondre aux trois questions, qui étaient: Approuvez-vous le nouveau projet de Constitution (96% de oui); Êtes-vous pour la tenue d 'une élection présidentielle en Tchétchénie (95%); Êtes-vous pour la tenue d 'élections législatives en Tchétchénie (96%). Selon Anatoly Popov, le premier ministre tchétchène nommé par Moscou, "j 'ai été dans trois régions. Il y a des files partout, de la musique, des concerts. Beaucoup de personnes font la queue pour voter "a-t-il déclaré sur TVS, selon Reuters. (Andrei Shukshin, 23/03,Reuters, Alertnet) Une victoire pour les Russes, qui "peut être vue comme un vote de protestation de l 'électorat exprimant leur inquiétude à propos des violations des droits de l 'Homme et exigeant un gouvernement élu et une justice équitable" pour Abdul-Khakim Sultygov, représentant spécial aux droits de l'Homme en Tchétchénie, s'exprimant devant l 'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (2 avril).
Pour Nathalie Nougayrède, il fallait néanmoins beaucoup d 'imagination pour trouver les électeurs. Elle souligne un sondage de Memorial auprès de 656 personnes,où plus de 70%des participants déclaraient leur refus de voter,un sondage déclaré fiable par l 'étude de l'opinion publique russe VTsIOM. Seuls 12% auraient été voter. (Le Monde, 24 mars) Même écho de l 'envoyé spécial du Soir,Karim Talbi, montrant par la pratique comment même les journalistes étrangers pouvaient voter lors du référendum (Le Soir, 29 mars). "Les autorités russes, ainsi le président, ont été larges en promesses, cependant, ceux qui se font le plus entendre sont ceux qui se voient déjà comme présidents, ministres et membres du parlement dans le nouveau gouvernement tchétchène. Et ce référendum est surtout la victoire du chef de l 'administration pro-russe Akhmed Kadyrov", déclare Musa Tumsoyev, contributeur à Prague Watchdog. Akhmed Kadyrov a ainsi pu éliminer ses différents opposants dans la lutte pour la future présidence de la Tchétchénie, dont Aslanbek Aslakhanov, député tchétchène à la Douma. Seul Abdel-Khakim Sultygov pourrait encore concourir. (Prague Watchdog , 21 mars). Rouslan Khasboulatov,qui fut président du dernier Soviet suprême de Russie et opposant à Djokhar Doudaiev, a perdu son influence sur les autorités russes depuis qu'iI a proposé l'envoi de casques bleus et discuté des solutions possibles au conflit avec Zbiniew Brzezinski, ancien conseiller du président Carter aujourd 'hui actif dans l 'organisation américaine Peace in Chechnya. (IWPR ,7 mars). Ainsi, l'avenir est déjà sur la table. Aux côtés de Kadyrov, Poutine a fait la liste des 3 points qui sont aujourd 'hui à aborder pour l 'avenir de la Tchétchénie: un traité de partage des compétence entre la Russie et la Tchétchénie, une loi d 'amnistie pour les combattants tchétchènes voulant retourner à la vie civile et les élections présidentielles. (RFE/RL, Caucasus Report vol 6, n °13, 31 mars)
La réponse des indépendantistes tchétchènes au référendum fut un rejet total des résultats, et la proposition d 'un nouveau plan de paix. Soutenu par le philosophe français André Glucksmann et le député européen Olivier Dupuis, le plan de paix du ministre tchétchène des Affaires étrangères, Ilyas Akhmadov a été proposé à Washington. Nommé 'Indépendance conditionnelle sous tutelle internationale ', la proposition contient la création d 'une administration de l 'ONU maintenue jusqu'à la démocratisation de la Tchétchénie. Dans son document, Ilyas Akhmadov explique les avantages d 'une telle proposition : la Russie pourra vérifier la mise en oeuvre de la démocratisation en Tchétchénie et pourrait ainsi entrer elle-même dans le monde des démocraties. La première étape prévoit la nomination d 'un représentant spécial par le Secrétaire Général de l 'ONU. (Ministry of Foreign Affairs of the Republic of Ichkeria, 19 mars).